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Ecoutes de Sarkozy : "Il y a toujours eu des relations ambiguës entre les politiques et la justice"

Alors que Mediapart évoque un "complot" de l'ancien président pour "neutraliser les juges qui enquêtent sur lui", francetv info a demandé à un historien si l'accusation de trafic d'influence visant Nicolas Sarkozy est un fait inédit.

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Propos recueillis par - Vincent Daniel
France Télévisions
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Nicolas Sarkozy, alors président, le 11 décembre 2009, lors d'un sommet européen, à Bruxelles (Belgique). (GEERT VANDEN WIJNGAERT/AP/SIPA / AP)

Les soupçons à l'encontre de Nicolas Sarkozy sont renforcés par les dernières révélations de Mediapart. Le site a publié, mardi 18 mars, le contenu de sept interceptions judiciaires effectuées entre le 28 janvier et le 11 février sur la ligne téléphonique "secrète" de l'ancien président, ouverte sous le nom d'emprunt de Paul Bismuth. Les propos de Nicolas Sarkozy révèlent, selon Mediapart, la mise en place "d'un cabinet noir pour neutraliser les juges qui enquêtent sur lui".

Les juges soupçonneraient l'ancien président de trafic d'influence et de violation du secret de l'instruction. De telles accusations visant un ancien chef d'Etat sont-elles inédites ? Francetv info a posé la question à Jean Garrigues, historien spécialiste de la vie politique française. Il est notamment l'auteur des livres Hommes providentiels, histoire d'une fascination française (Seuil, 2012) et Scandales de la République, de Panama à l'affaire Cahuzac (Nouveau monde éditions, 2013)

Francetv info : Dans l'affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy, Mediapart évoque "un trafic d'influence voire une corruption de magistrat". Ce sont des faits très graves qui sont reprochés à l'ancien président de la République... 

Jean Garrigues : Il faut d'abord rappeler des principes qui semblent être oubliés dans cette affaire. Je suis assez gêné parce qu'à la fois le secret de l’instruction et la présomption d'innocence ont l’air d’être totalement ignorés dans ce dossier. Autant il faut aller vers plus de transparence des politiques, autant ces principes devraient être respectés avec beaucoup plus de rigueur.

En étant visé par ces accusations, Nicolas Sarkozy est-il un cas unique ? 

Avant de parler de trafic d’influence, il faudrait avoir un peu plus de données. J’ai l’impression que le cœur de cette affaire des écoutes, c’est la volonté de la part de Nicolas Sarkozy de s’informer sur la procédure judiciaire en cours qui le visait dans l’affaire libyenne.

On peut se poser la question : à plusieurs reprises, des anciens présidents de la République n’ont-ils pas cherché à s’informer sur les procédures qui pouvaient les viser ? Je pense notamment à Jacques Chirac. Est-ce que cela n’a pas déjà existé ? C’est difficile de l’affirmer, puisqu’il n’y a pas eu de révélations à ce sujet. Mais étant donné la culture du pouvoir tel qu’il est exercé traditionnellement par le personnel politique français depuis des décennies, il n’est pas impossible que cela se soit déjà produit.

Le seul cas avéré au plus haut sommet de l’Etat de trafic d’influence, c’est le scandale des décorations qui a touché le gendre du président Jules Grévy, en 1887. Proche collaborateur du président, il vendait, trafiquait des décorations, des Légions d’honneur, au palais de l’Elysée. Cette affaire a entraîné la démission de Jules Grévy.

L'intervention politique dans les affaires judiciaires est-elle une spécificité française ?

Cela colle assez bien avec cette conception très oligarchique, très monarchique même, que les hommes politiques français, pas seulement les présidents de la République d’ailleurs, se font du pouvoir. Et de cette porosité chronique entre l’exécutif et le judiciaire. Incontestablement, il y a toujours eu des relations assez ambiguës. Cela tient notamment à la structure de notre appareil judiciaire et à la dépendance du parquet envers la Chancellerie, à la dépendance du siège envers le parquet…

A défaut de trafic d’influence, le soupçon d’ingérence du politique dans le judiciaire est quelque chose d’assez généralisé. On l'a bien connu sous Mitterrand, notamment dans le scandale des écoutes de l'Elysée. Sous Giscard également, via l'interventionnisme du ministre de l'Intérieur Michel Poniatowski, par exemple dans l’affaire Jean de Broglie.

En tant qu'ancien président de la République, Nicolas Sarkozy peut aussi bénéficier d'appui ou de taupes au sein du pouvoir...

Pour les présidents de la République ou les responsables politiques qui sont sous le coup d’investigations judiciaires, le fait d’aller à la pêche aux renseignements auprès de magistrats plus ou moins proches de tel ou tel responsable politique paraît presque normal. Même si, en l'absence de révélations, rien ne nous permet de l’attester avec certitude, mais le phénomène est connu. C'est une culture du donnant-donnant élitiste qui est très française.

Dans le cas de Nicolas Sarkozy, des liens ont pu se créer bien sûr. Pas forcément d’ailleurs pendant l’exercice de la fonction présidentielle, mais en amont également, en tant que ministre de l’Intérieur par exemple, ou même en tant que parlementaire. D’autant que Nicolas Sarkozy avait quand même une conception très autoritaire du pouvoir présidentiel, ce que l’on a appelé "l’hyperprésidence". Quelque chose de très intrusif dans les autres pouvoirs. 

Comprenez-vous que Nicolas Sarkozy ait pu vouloir utiliser ses réseaux pour s'informer ou peser sur les procédures judiciaires qui le touchent ?

Il existe un préjugé défavorable de la magistrature française envers Nicolas Sarkozy, pour des tas de raisons. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais une réalité. Les relations très tumultueuses qui ont été celles de Nicolas Sarkozy avec les juges, en tant que ministre de l’Intérieur puis en tant que président de la République, sont un fait. Il y avait bien un bras de fer entre l’ex-chef d’Etat et le monde de la magistrature, une vraie relation de tension. On peut comprendre qu’il ait eu une certaine suspicion ou une défiance sur l’objectivité des enquêtes menées contre lui. Ce n’est pas une excuse si les faits sont avérés, mais cela pourrait être un élément d’explication.

Ce genre d'affaires a-t-il déjà entaché définitivement le crédit d'un responsable politique ?

Le seul cas d'un président de la République battu qui souhaitait éventuellement revenir, c'est Valéry Giscard d'Estaing. Mais la probabilité de son retour était évidemment plus faible que celle de Sarkozy. On peut aussi citer Jacques Chirac, qui a été poursuivi et condamné après avoir été président. En termes de notoriété, ça n'a pas été préjudiciable pour lui. Au contraire, il y a plutôt eu un sentiment d'apitoiement sur l'acharnement des juges auprès d'un homme qui a abandonné ses fonctions.
 
Est-ce que le même phénomène peut se reproduire pour Nicolas Sarkozy ? Les réactions vont se partager selon les sensibilités politiques. Ce que Sarkozy peut perdre en crédibilité, il peut le regagner en image de martyr. 
 
Si l'enquête judiciaire confirme les accusations, cela peut annihiler les tentatives de retour. Si les faits ne sont pas avérés, le discrédit et le soupçon peuvent jouer à la marge sur un électorat FN qu'il a pu séduire en 2007 ou sur des franges de la droite traditionnelle qui rejette les déviances potentielles des élus ou leurs images sulfureuses. Là encore, c'est plus compliqué que l'on ne croit. Si vous prenez Alain Juppé, qui a été condamné par la justice, il garde aujourd'hui une image intacte dans l'opinion. Il incarne même l'autorité et la rigueur. 

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