"Mensonge", "manipulation", "faux documents"... Comment Nicolas Sarkozy s'est défendu face aux juges

"Le Figaro" publie un extrait des déclarations faites par l'ancien président de la République face aux juges d'instruction. Franceinfo décrypte point par point ses arguments.  

Nicolas Sarkozy, le 10 juin 2015, à Paris. 
Nicolas Sarkozy, le 10 juin 2015, à Paris.  (FRANCOIS PAULETTO / AFP)

Après deux journées en garde à vue, Nicolas Sarkozy a été mis en examen dans l'enquête sur les soupçons de financement libyen de sa campagne électorale de 2007. Face aux juges d'instruction, mercredi 21 mars, l'ancien président s'est lancé dans un long plaidoyer pour clamer son innocence, publié par Le Figaro

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Il ne s'agit pas de l'ensemble de ses déclarations en garde à vue et l'ex-chef de l'Etat ne répond donc pas point par point aux éléments des magistrats. Mais ce texte dessine ses principaux axes de défense, que franceinfo décrypte.

Il accuse Ziad Takieddine d'avoir menti

Ziad Takieddine est le personnage clé de cette affaire. A plusieurs reprises, cet homme d'affaires franco-libanais a affirmé avoir été un intermédiaire en transportant 5 millions d'euros entre Tripoli et Paris. Une grande partie de l'accusation repose sur son témoignage. Devant le juge, Nicolas Sarkozy n'a cessé de remettre en question ses dires. 

M. Takieddine ment lorsqu'il affirme sans aucune preuve qu'il pouvait pénétrer place Beauvau sans justifier du moindre rendez-vous, simplement en déposant son nom. On ne rentre pas place Beauvau sans indiquer avec qui on a rendez-vous (...) c'est un mensonge !Nicolas Sarkozy face aux jugesLe Figaro

Dans une interview à Mediapart (à partir de 5 minutes) tournée en 2016, Ziad Takieddine décrit les bureaux du ministère de l'Intérieur où il affirme avoir été reçu. "Il se trompe sur la prétendue description des lieux du ministère de l'Intérieur quand il indique que le bureau de Claude Guéant était au premier étage à côté de l'appartement du ministre de l'Intérieur. C'est faux ! (...) C'est très facilement vérifiable", a affirmé Nicolas Sarkozy aux magistrats.

Soulignant le "passé lourdement chargé de M. Takieddine", l'ancien président a ensuite remis en question la crédibilité de l'homme d'affaires : "Compte tenu de leur absence de crédibilité, les propos de M. Takieddine ne peuvent en aucun cas constituer des indices graves et concordants, quand on connaît son passé judiciaire et les multiples déclarations contradictoires qu'il a proférées."

Ce que l'on sait de ce sujet. Ziad Takieddine a une réputation sulfureuse. En plus de cette affaire, dans laquelle il a été mis en examen, son nom est cité dans l'affaire Karachi, qui lui a valu trois mises en examen. 

Interrogé par franceinfo, Fabrice Lhomme, grand reporter au Monde et auteur de plusieurs livres sur Nicolas Sarkozy, souligne la personnalité trouble de l'homme d'affaires franco-libanais, "un homme qui a changé mille fois de version". "Aujourd'hui, il accuse Nicolas Sarkozy, mais, il y a quelques années, il jurait ses grands dieux – il l'a fait devant moi – qu'il n'avait jamais financé Nicolas Sarkozy, explique Fabrice Lhomme. Donc c'est vrai que s'appuyer sur un personnage comme cela pour mettre en examen les gens, c'est un peu léger. Maintenant, il y a sans doute d'autres éléments dans le dossier qu'on ne connaît pas et qui sont plus solides."

Il accuse le clan Kadhafi d'avoir orchestré cette affaire

L'ensemble de l'argumentaire de Nicolas Sarkozy repose sur une idée : avant d'être chassé du pouvoir, en 2011, le clan Kadhafi aurait tenté de se venger de l'ex-président français, qui avait appuyé militairement les rebelles libyens.

Devant les juges, Nicolas Sarkozy a dénoncé "une manipulation du dictateur Kadhafi ou de sa bande, ou de ses affidés, dont Takieddine fait à l'évidence partie". 

Les déclarations de M. Kadhafi, de sa famille et de sa bande n'ont commencé que le 11 mars 2011, c'est-à-dire le lendemain de la réception à l'Élysée du CNT, c'est-à-dire les opposants à Kadhafi. C'est à ce moment-là et jamais avant que la campagne de calomnies a commencé.Nicolas Sarkozy devant les jugesLe Figaro

"C'est moi qui ai obtenu le mandat de l'ONU pour frapper l'Etat libyen de Kadhafi, a continué Nicolas Sarkozy devant les juges. La guerre menée par la coalition internationale en 2011 s'est étalée entre mars et octobre 2011 et elle a duré sept mois. Durant ces sept mois, M. Kadhafi était en vie, rien ne l'empêchait de livrer les documents, photos, enregistrements, virements que lui-même et ses proches ont indiqué tout au long de ces sept dernières années posséder sans qu'à aucun moment, d'aucune façon, on en voie le début du commencement."

Ce que l'on sait de ce sujet. Ces déclarations de Nicolas Sarkozy tendent à présenter cette affaire comme émanant uniquement des témoignages du clan Kadhafi, au moment de sa chute pendant l'intervention française en Libye. En réalité, le dossier repose sur de nombreux autres éléments, notamment des carnets appartenant à Choukri Ghanem, un ancien ministre libyen retrouvé noyé dans le Danube en 2012. 

"Il se trouve que cet homme était détenteur des secrets les plus inavouables du régime libyen, et sur ses carnets il avait noté l'existence de versements en faveur de la campagne de Nicolas Sarkozy, souligne Fabrice Lhomme.Or il avait noté cela dans son carnet en 2007, à une date où cette polémique n'existait pas, où personne n'avait émis ces soupçons. Comment et pourquoi aurait-il inventé ces notes à l'époque ? Des éléments comme cela, il y en a quand même pas mal. C'est pour cela qu'il y a un faisceau de présomptions expliquant que les juges aient décidé de mettre en examen Nicolas Sarkozy."

Il affirme que le document publié par Mediapart est "un faux"

Le 28 avril 2012, entre les deux tours de l'élection présidentielle, Mediapart publie un document officiel libyen, daté de 2006. Celui-ci évoque "l'approbation d'appuyer la campagne électorale du candidat aux élections présidentielles, M. Nicolas Sarkozy, pour un montant d'une valeur de cinquante millions d'euros".

Lors de son audition face aux juges, l'ex-président a remis en cause l'authenticité du document, qu'il a qualifié de "comble de la manipulation". Pour cela, Nicolas Sarkozy cite le rapport de deux juges d'instruction du tribunal de Paris, René Cros et Emmanuelle Legrand, qui ont enquêté sur son authenticité.

"Je cite les trois dernières phrases : 'La réunion évoquée par cet écrit n'a pas pu se tenir à la date indiquée, ce qui semble confirmer que le contenu pourrait être mensonger. Il existe donc une forte probabilité pour que le document produit par Mediapart soit un faux'."

Ce que l'on sait de ce sujet. Ce n'est pas la première fois que Nicolas Sarkozy conteste l'authenticité de ce document, central dans cette affaire. En 2012, au moment de sa publication, l'ex-président a d'ailleurs porté plainte contre Mediapart pour "faux" et "usage de faux". Mais la justice a donné raison au site d'information en 2016. Le non-lieu a ensuite été confirmé en appel, mais Nicolas Sarkozy s'est pourvu en cassation en 2017.

Il affirme qu'il n'existe aucune preuve matérielle

"Pendant les 24 heures de ma garde à vue, j'ai essayé avec toute la force de conviction qui est la mienne de montrer que les indices graves et concordants qui sont la condition de la mise en examen n'existaient pas", a affirmé Nicolas Sarkozy.

Je suis accusé sans aucune preuve matérielle par les déclarations de M. Kadhafi, de son fils, de son neveu, de son cousin, de son porte-parole, de son ancien Premier ministre et par les déclarations de M. Takieddine dont il est avéré à de multiples reprises qu'il a touché de l'argent de l'Etat libyen.Nicolas Sarkozy face aux jugesLe Figaro

Ce que l'on sait de ce sujet. "Cela dépend de ce que l'on appelle 'preuve matérielle', tempère Fabrice Lhomme. Est-ce que ce serait une vidéo montrant le colonel Kadhafi remettant des millions de dollars à Nicolas Sarkozy en main propre ? Je pense qu'il n'y en a pas et je pense que, par définition, il ne peut pas y en avoir."

Le journaliste du Monde rappelle que Nicolas Sarkozy "bénéficie de la présomption d'innocence". Il ajoute cependant : "En même temps, c'est vrai qu'il y a des indices graves et concordants, ce qui veut dire que les juges ont quand même quelques éléments."