Patrick et Isabelle Balkany, lors d\'un meeting organisé à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) pendant la campagne des régionales, le 3 décembre 2015.
Patrick et Isabelle Balkany, lors d'un meeting organisé à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) pendant la campagne des régionales, le 3 décembre 2015. (LIONEL BONAVENTURE / AFP / NOEMIE CARON)

GRAND FORMAT. Amour, gloire et procès... La vie de roman de Patrick et Isabelle Balkany

Je suis fatiguée et, comme c'est la Fête du Travail, je vais en profiter pour faire une grosse sieste..." Cette phrase conclut un long message mis en ligne à 18h13, le 1er mai. Quatre-cent soixante-dix-neuf mots couchés par Isabelle Balkany sur son profil Facebook. Le mot-dièse #JeSuisFatiguée y revient neuf fois, l'anaphore rythme le texte. Le lendemain, Le Parisien annonce que la première adjointe au maire de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) a "tenté de mettre fin à ses jours en avalant une très forte quantité de médicaments". C'est son mari, Patrick Balkany, qui l'a découverte "inanimée" à son domicile de Giverny (Eure) et "a prévenu les secours". Son binôme politique. "L'homme de sa vie", comme elle le dit.

"Quarante ans, une vie dans une vie… Quarante ans de nuits blanches et de jours bleus… Quarante ans de petits soucis et de vrais problèmes..." Trois ans auparavant, c'est sur le même réseau social qu'Isabelle Balkany célébrait leur anniversaire de mariage. Le texte était accompagné d'une photo prise dans les rues de Levallois. On la voit assise sur un vélo à pignon fixe, son époux à l'arrière, qui l'embrasse sur la joue. Quelques vers de Jean Cocteau accompagnent le message : "Le verbe aimer est difficile à conjuguer… Son passé n'est pas simple... Son présent n'est qu'indicatif... Et son futur est toujours au conditionnel."

Le futur proche d'Isabelle et Patrick Balkany se joue devant le tribunal correctionnel de Paris, à partir du lundi 13 mai. Le couple est notamment jugé pour avoir dissimulé à l'administration fiscale un patrimoine d'au moins 13 millions d'euros. Ce n'est pas la première fois que les époux ont maille à partir avec la justice. Depuis qu'ils sont unis, pour le meilleur comme pour le pire, leurs frasques défraient la chronique, leurs affaires rythment la vie politique française et leurs petites phrases font les choux gras de la presse. Ce procès constituera-t-il le dernier chapitre d'une vie de roman ?

Patrick Balkany et Ira de Furstenberg dans \"J\'ai tué Raspoutine\", réalisé par Robert Hossein en 1967.
Patrick Balkany et Ira de Furstenberg dans "J'ai tué Raspoutine", réalisé par Robert Hossein en 1967. (LES FILMS COPERNIC / COLLECTION CHRISTOPHEL / AFP / NOEMIE CARON)

Chapitre 1 : la rencontre

Patrick vient d'arriver comme les carabiniers. Je tombe follement amoureuse. On se marie au bout de trois mois, le 13 avril 1976. Je suis déjà enceinte. Je fais un break d'un an pour pondre ma fille, puis Patrick décide de ne faire plus que de la politique, et moi avec lui." Les débuts de l'idylle sont résumés par Isabelle Balkany au journaliste Julien Martin, dans Les Balkany (éd. du Moment). Leur rencontre a lieu lors d'un anniversaire surprise. Trois jours plus tard, ils se recroisent dans un Salon du livre. La magie opère le 13 décembre 1975. Passionné de boxe, Patrick Balkany devait aller voir un combat de Carlos Monzon, champion mondial des poids moyens, avec sa "fiancée". Il la laisse tomber et invite Isabelle, dont le patronyme est encore Smadja. "Le match n'a pas duré très longtemps. Restait toute une soirée pour faire connaissance. Nous nous sommes rendus chez Lipp, la grande brasserie du faubourg Saint-Germain", raconte Patrick Balkany dans Une autre vérité, la mienne (éd. Michel Lafon).

Aucun souvenir de ce que j'ai bien pu manger ce soir-là. Je la dévorais des yeux. Et le grand parleur que je suis était tout ouïe.

Patrick Balkany, dans "Une autre vérité, la mienne"

Isabelle a 29 ans, Patrick 28. Avant-dernière d'une fratrie de cinq enfants, elle vit dans l'aisance : son père, juif tunisien, a fait fortune dans la fabrication de caoutchouc. "Je n'y suis pour rien si j'ai été élevée dans un hôtel particulier de 3 000 m2 dans le 16e et si, enfant, j'allais en Rolls à l'école !" se défend-elle dans Le Journal du dimanche en 2015. La petite blonde dynamique s'essaye au journalisme grâce à son oncle, qui possède Combat, le journal fondé par Albert Camus. Après une expérience éclair en politique – elle dirige la campagne du critique littéraire Philippe Tesson pour les législatives consécutives à Mai-68 – elle est recrutée à la direction de la communication d'Europe 1.

Patrick Balkany est lui aussi issu d'une famille aisée. Son père, juif hongrois et ancien déporté d'Auschwitz, a lancé une marque dans le prêt-à-porter de luxe, dont la vitrine principale se trouve près de l'Elysée. A 18 ans, le grand brun séducteur et fêtard se voit en haut de l'affiche. Il se lance dans le cinéma. En 1967, le réalisateur Robert Hossein lui offre le rôle du grand-duc Dimitri Pavlovitch dans J'ai tué Raspoutine. Il en garde un goût prononcé pour la comédie, mais c'est la politique qui lui offre un vrai rôle de composition.

Patrick Balkany (avec le chien) dans \"J\'ai tué Raspoutine\", réalisé par Robert Hossein en 1967.
Patrick Balkany (avec le chien) dans "J'ai tué Raspoutine", réalisé par Robert Hossein en 1967. (LES FILMS COPERNIC / COLLECTION CHRISTOPHEL / AFP)

Ses premiers pas en politique, Patrick Balkany les fait... à l'Elysée. Il y effectue son service militaire en 1970. Il travaille avec Michel Jobert, secrétaire général de l'époque, côtoie Edouard Balladur et croise Jacques Chirac. Des souvenirs qui restent gravés dans sa mémoire et lui donnent envie de rejoindre le Rassemblement pour la République (RPR), dès sa création, le 5 décembre 1976. Il rencontre peu après le responsable du parti dans les Hauts-de-Seine : Charles Pasqua, qu'il considère comme un "deuxième père". Ce dernier l'envoie à Auxerre, pour les législatives de 1978. "Je ne suis pas un candidat parachuté, je suis un candidat bombardé", lâche Patrick Balkany à son arrivée dans l'Yonne. Il perd l'élection. Qu'importe : Isabelle et Patrick Balkany ont fait leurs armes. Lui à la rencontre des habitants, elle à la permanence, en cheffe d'orchestre de la campagne.

Après Auxerre, direction Levallois-Perret. La petite voisine de Paris est sous la coupe des communistes depuis 1965. Patrick Balkany relève le défi. Il achète un local en face de la mairie. La permanence devient une deuxième maison pour le couple. Législatives, cantonales... Les Balkany peaufinent leur recette pour les municipales du printemps 1983. La mayonnaise prend : Patrick Balkany remporte l'élection dès le premier tour. Une semaine plus tard, le couple s'installe à l'hôtel de ville. Un bel édifice de 1898, avec des dizaines de salles. Celle du conseil municipal est entièrement en boiseries, avec d'immenses lustres en bronze et des vitraux colorés. Ce décor devient celui de leur vie.

Patrick Balkany vote pour le second tour des élections municipales à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) dans un bureau tenu par Isabelle Balkany, le 18 juin 1995.
Patrick Balkany vote pour le second tour des élections municipales à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) dans un bureau tenu par Isabelle Balkany, le 18 juin 1995. (GILLES LEIMDORFER / REA)

Chapitre 2 : l'ascension

Je suis là pour trente ans, si je ne fais pas de bêtises !" s'exclame Patrick Balkany, quatre mois après son élection à Levallois. Son premier objectif est de "remettre la ville en marche". Toujours avec Isabelle, sa "collaboratrice la plus proche". Françoise* a connu le couple à cette période. "Je venais de divorcer et je cherchais un travail. Je ne savais rien faire, je n'avais aucune expérience professionnelle. Mon frère tenait un commerce à Paris. Un client lui a parlé des Balkany. Ils venaient d'être élus et cherchaient du monde. Ils m'ont donné ma chance", relate cette ancienne directrice d'une structure municipale. Elle garde un souvenir attendri de cette "parenthèse" entre 1984 et 1988. Elle a vu la ville se construire.

Isabelle Balkany, c'était la tête pensante de la mairie. Une femme belle et brillante, mais autoritaire. Patrick était la vitrine. Il était tout le temps dans la rue. Il serrait les mains, souvent lourd dans ses plaisanteries. C'était le prince dans sa principauté.

Françoise

Création d'une police municipale, développement de structures sportives, festivités, enfants et retraités choyés… Les Balkany imposent leur style. Le maire est pris d'une frénésie immobilière. De nombreux HLM sortent de terre. Les chefs d'entreprise ont table ouverte chez le couple, afin de les inciter à s'installer à Levallois-Perret et récupérer ainsi la taxe professionnelle. Les administrés en redemandent : Patrick Balkany est reconduit à la tête de la ville en mars 1989, un an après avoir été élu député. "Transformer les électeurs en consommateurs municipaux : tel est le secret du clientélisme mis au point par le maire", tacle L'Express. Et par sa femme : Isabelle Balkany remporte les cantonales de 1988. Elle succède à son mari à la vice-présidence du conseil général des Hauts-de-Seine, un poste qu'elle conservera durant 23 ans. "Elle s'occupait des collèges comme une maman. Elle connaissait tous les problèmes, jusqu'aux soucis de cantine. Impressionnant", témoigne pour franceinfo Philippe Juvin, conseiller général à ses côtés de 2004 à 2009.

Patrick Balkany, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), le 29 juillet 1983.
Patrick Balkany, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), le 29 juillet 1983. (PHILIPPE WOJAZER / AFP)

La stratégie fonctionne jusqu'au début des années 1990. Puis le vent tourne. Fausses factures de la Cogedim, HLM des Hauts-de-Seine, Schuller-Maréchal... les affaires surgissent. Un homme est au cœur de cette vaste enquête, dans laquelle fleurissent des soupçons de financement occulte du RPR : Didier Schuller. Dans sa jeunesse, cet énarque issu d'une famille alsacienne bourgeoise fréquente les mêmes lieux que Patrick Balkany. Les deux hommes deviennent amis. Puis travaillent ensemble : Patrick Balkany devient président de l'Office des HLM des Hauts-de-Seine en 1985, Didier Schuller son directeur, en 1986. Jusqu'à fin de l'année 1994, quand l'énarque est poussé à l'exil aux Bahamas, d'où il met en cause son ancien ami. L'image du maire de Levallois se ternit.

A la même époque, le RPR se prépare à la présidentielle de 1995 et aux municipales qui suivront. Patrick Balkany mise sur le mauvais candidat, Edouard Balladur. L'échec de ce dernier face à Jacques Chirac précipite la chute du maire de Levallois, amorcée par les affaires politico-financières. "Son arrogance se mue en agacement", décrit le chiraquien Olivier de Chazeaux, alors jeune avocat. Quand ce dernier annonce sa candidature à la mairie de Levallois-Perret, "le ton change, devient plus viril, plus vigoureux" entre les deux hommes. Car Olivier de Chazeaux devient le trouble-fête, celui qui ravit le trône de Patrick Balkany.

* Le prénom a été changé.

Patrick et Isabelle Balkany au tribunal correctionnel de Nanterre, le 19 mars 1996.
Patrick et Isabelle Balkany au tribunal correctionnel de Nanterre, le 19 mars 1996. (PATRICK KOVARIK / AFP / NOEMIE CARON)

Chapitre 3 : la rupture

C'était inimaginable. La place de la mairie était noire de monde. A tel point que je n'ai pas pu accéder au bâtiment." Olivier de Chazeaux se souvient avec émotion du 18 juin 1995. "Ma victoire au second tour des municipales, obtenue à l'issue d'une triangulaire, était assez serrée [44,06% des voix pour lui, 40,36% pour Patrick Balkany, 15,59% pour le candidat socialiste]. Je ne suis pas naïf : tout ce monde, c'était la manifestation d'un ras-le-bol de Patrick Balkany. Une convergence des luttes pour le dégager", analyse-t-il à froid. "Il n'a pas assumé sa défaite, il a filé à l'anglaise", assure à franceinfo l'ancien maire, aujourd'hui en retrait de la politique. Olivier de Chazeaux et Patrick Balkany se revoient pour l'élection du maire en conseil municipal. "Après la séance, il essaye de nous déstabiliser. Il fait son show. Il lui reste un fond d'acteur", juge-t-il.

Patrick Balkany chauffe les bancs de l'opposition pendant les conseils municipaux. Mais la place à côté de lui reste vide : son épouse n'est plus là. Depuis quatre ans, déjà, le couple bat de l'aile. La séparation du duo de choc devient officielle après la déconvenue électorale de 1995. Patrick Balkany s'affiche avec sa maîtresse. De cet épisode, il dira ceci :

Banalement, à l'approche de la cinquantaine, j'avais été subjugué par une sirène, de dix-sept ans ma cadette. (...) On n'écoute pas Cassandre, quand on croit avoir conquis Hélène.

Patrick Balkany, dans "Une autre vérité, la mienne"

1995, annus horribilis, s'achève. Mais 1996 ne débute pas sous de meilleurs auspices. Le couple comparaît en mars, devant le tribunal correctionnel de Nanterre, pour avoir rémunéré aux frais du contribuable trois personnes désignées comme des employés municipaux. "Certains d'entre eux ont travaillé – et ce pendant plus de dix ans – au service personnel des Balkany. Non pas à la mairie mais dans leur appartement de Levallois ou leur résidence secondaire de Giverny", rappelle le magazine Vanity Fair. Le couple s'ignore sur le banc des prévenus, mais la condamnation à quinze mois de prison avec sursis pour "prise illégale d'intérêts" est commune. La peine comporte aussi deux ans d'inéligibilité et une amende de 200 000 francs pour monsieur, 770 000 pour madame.

Patrick et Isabelle Balkany devant le tribunal correctionnel de Nanterre (Hauts-de-Seine), le 19 mars 1996.
Patrick et Isabelle Balkany devant le tribunal correctionnel de Nanterre (Hauts-de-Seine), le 19 mars 1996. (HADJ / SIPA)

Et puis, en juin 1996, il y a cette affaire de mœurs qui vient ébranler le couple pourtant séparé. "J'ai été obligée de pratiquer une fellation, un 357 Magnum braqué sur moi", assure la nouvelle concubine de Patrick Balkany. Elle dépose plainte, puis se rétracte. Devant les policiers, Isabelle Balkany défend son époux. Aucune poursuite n'est engagée.

La vice-présidente du conseil général des Hauts-de-Seine trace sa route : elle ouvre une boutique de décoration avec sa cousine, se relance dans le journalisme et vit avec ses adolescents dans le moulin de Cossy à Giverny. Patrick Balkany, lui, s'isole.

J'étais sur la touche, hors jeu, à la lisière dépassée de la déprime. (...) Je comptais mes amis sur les doigts d'une main.

Patrick Balkany, dans "Une autre vérité, la mienne"

Parmi eux, la bande du chanteur Carlos, dont fait partie Stéphane Collaro. L'animateur de télévision l'invite à se mettre au vert aux Antilles. "J'ai hébergé Patrick avec son fils pendant deux mois à Saint-Martin", confirme-t-il à franceinfo. L'ancien député-maire occupe aussi un palace en bord de mer, niché au milieu d'hibiscus. La villa Serena, dont il assure être locataire et non propriétaire. Patrick Balkany dirige la principale radio de l'île.

Comme les inséparables, ces oiseaux plus heureux à deux, le couple finit par se retrouver. "Je n'ai pas été le seul, mais j'ai contribué à les rapprocher. C'est le rôle de tout bon ami", confie Stéphane Collaro. Et en 2000, à l'aube d'un nouveau millénaire, les voici repartis à la conquête de l'ouest parisien.

Patrick Balkany et son épouse Isabelle célèbrent leur élection à la mairie de Levallois-Perret, le 18 mars 2001.
Patrick Balkany et son épouse Isabelle célèbrent leur élection à la mairie de Levallois-Perret, le 18 mars 2001. (MAXPPP / NOEMIE CARON)

Chapitre 4 : la reconquête

C'est un retour en grâce et en force." Sébastien Blanc rencontre les Balkany lorsqu'ils réinvestissent la mairie de Levallois. A l'époque, il a 21 ans et démarre sa vie professionnelle au service enfance de la ville. "Patrick Balkany a testé l'accueil sur le terrain. Ce n'était pas si froid, ça l'a conforté, donc il est revenu", explique à franceinfo Sébastien Blanc. Surtout, la "convergence des luttes" anti-Balkany est brisée : Olivier de Chazeaux veut rempiler, mais l'un de ses adjoints, un certain Arnaud de Courson, tente sa chance en solo. Patrick Balkany se frotte les mains et remporte les élections du 18 mars 2001. Mais coup de théâtre, l'année suivante : le scrutin est annulé par le Conseil d'Etat, qui le considère toujours comme inéligible. C'est reparti pour une campagne électorale. Pas de quoi déstabiliser le duo. Isabelle Balkany aime tant organiser la chasse aux suffrages. Lui adore les poignées de main, les embrassades avec les personnes âgées, les bisous aux enfants.

Levallois, c'est son bébé. Il vit ça de manière quasi-charnelle.

Philippe Juvin

Patrick Balkany est élu au premier tour le 22 septembre 2002, après avoir récupéré son siège de député. Sa femme s'installe dans le fauteuil de première adjointe, en charge de la vie scolaire. Pendant ce temps, un vieil ami revient à Paris : Didier Schuller a mis fin à son exil. Mais le couple ne s'en inquiète pas tout de suite, même si depuis 2000, Patrick Balkany est mis en examen dans l'affaire de l'office HLM des Hauts-de-Seine.

Pour Anne-Eugénie Faure, le retour des Balkany à Levallois constitue le déclic. "Je suis de gauche, intéressée par la politique donc je me dis : 'Arrête de râler dans ton coin, tu y vas'", rapporte-t-elle à franceinfo. Elle s'investit au Parti socialiste et prend peu à peu des responsabilités. La jeune femme devient conseillère municipale en 2008, lorsque Patrick Balkany est réélu. "Les premiers conseils municipaux sont durs. Il m'appelle toujours mademoiselle, il est misogyne et agressif. Il n'a pas de limites. Quand il y a des débordements en conseil municipal, il me tape sur l'épaule à la sortie et me dit : 'On s'est bien donné en spectacle.' Comme s'il sortait de scène", décrit l'opposante socialiste.

Une représentation qui se joue à deux. "Les Balkany essaient de se tempérer. En conseil municipal, il lui dit : 'On s'en fiche de tes sujets', elle répond : 'Arrête de leur répondre, tu mets de l'huile sur le feu'", poursuit Anne-Eugénie Faure. Mais les querelles de circonstance s'évanouissent quand il s'agit de défendre le clan.

Personne ne doit avoir un point de vue différent dans leur équipe. Sinon il perd un avantage, ou il part.

Anne-Eugénie Faure

Les Balkany, on les aime ou on les quitte.

Un événement renforce le sentiment de toute-puissance du couple dans les années 2000 : l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. L'amitié entre les Balkany et l'ancien maire de Neuilly n'a pas failli. "Nicolas m'épatait, mais, inexplicablement, dès le début, j'ai ressenti le besoin de le protéger. Et lui (…) a accepté spontanément que je joue ce rôle d'aîné", écrit Patrick Balkany. Alors, quand Nicolas Sarkozy arrive à l'Elysée, le duo exulte. "Ils se comportent comme des gagnants du Loto, aucune retenue, aucune pudeur. Ils se disent que ça y est, ils vont pouvoir se gaver", pointe Loïc Leprince-Ringuet, ex-conseiller municipal de Levallois (DVD), dans Les Balkany.

Patrick et Isabelle Balkany, à Versailles, le 22 juin 2009, pour un dîner d\'Etat en l\'honneur du Qatar.
Patrick et Isabelle Balkany, à Versailles, le 22 juin 2009, pour un dîner d'Etat en l'honneur du Qatar. (MAXPPP)

De fait, depuis 2002, ils sont repartis comme en quarante. A tel point que la chambre régionale des comptes d'Ile-de-France épingle, en 2009 par exemple, la gestion de Levallois-Perret. Fêtes, cérémonies, frais de communication, utilisation abusive des véhicules municipaux… c'est l'excès. La commune se hisse en tête du classement des villes les plus endettées de France.

Cette gestion bling-bling, ils ne peuvent plus l'assurer, ni l'assumer. On touche aux limites de leur fonctionnement.

Sébastien Blanc

Licencié par les Balkany en 2010, Sébastien Blanc fonde l'Association des contribuables de Levallois-Perret l'année suivante. "Pour un euro d'impôt, les habitants ont droit à 8 euros de services municipaux, car les entreprises payaient le reste, explique-t-il. Le système a fonctionné jusqu'en 2011." Un échec de gestion qui se traduit dans les urnes : cette année-là, Isabelle Balkany est battue par Arnaud de Courson aux cantonales. En 2012, ce revers est renforcé par la défaite de Nicolas Sarkozy. Chaque élection présidentielle perdue revient en boomerang.

Patrick et Isabelle Balkany à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le 9 décembre 2015, pendant l\'entre-deux-tours des élections régionales.
Patrick et Isabelle Balkany à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le 9 décembre 2015, pendant l'entre-deux-tours des élections régionales. (MAXPPP / NOEMIE CARON)

Chapitre 5 : l'adversité

La scène fait date. Le 26 janvier 2014, des reporters de BFMTV s'aventurent à Levallois, au début d'une septième campagne municipale pour les Balkany. Ces derniers sont dans le collimateur de la justice. Car fin 2013, Didier Schuller s'est mis à table, devant les juges, et face aux journalistes : ses révélations sont publiées dans le livre French corruption (Stock), de Gérard Davet et Fabrice Lhomme. L'ami des années 1970 n'a jamais digéré le jugement prononcé en 2005 dans l'affaire des HLM des Hauts-de-Seine. Lui a été condamné, mais Patrick Balkany a été relaxé. C'est le point de départ d'une vaste enquête visant le couple.

"Je ne sais même pas de quoi vous parlez. Nous, nous sommes concentrés sur la campagne à Levallois", lance Isabelle Balkany. A ses côtés, son mari ne cache pas sa nervosité : "Ça fait trente ans que j'ai la même maison… De quoi, vous… Vous tombez de l'armoire ?! Alors monsieur, j'ai fini de vous parler, maintenant vous pouvez sortir et quitter ma permanence !" Il n'aime pas les journalistes, surtout ceux qui osent poser des questions sur les affaires. La situation bascule quand l'édile s'empare de la caméra.

"Je garde la caméra.

– Je m'en vais, Monsieur Balkany, je m'en vais.

– Nan, je la garde… Je la garde parce que vous nous faites chier !"

Clou du spectacle, Patrick Balkany s'enferme dans une pièce de la permanence pour tenter d'effacer les images. Seule son épouse peut le faire revenir à la raison : "Tu arrêtes, Patrick ! Tu te calmes !" Il rend la caméra cinq minutes plus tard. Elle s'excuse, mais tance les journalistes : "Vous faites votre métier, mais vous le faites d'une manière particulière." Les Balkany sont capables de tout. Pourtant l'enquête progresse et finira par déboucher sur le procès qui s'ouvre à partir du 13 mai. Le couple est notamment jugé pour fraude fiscale, blanchiment de fraude fiscale, corruption, blanchiment de corruption, complicité de corruption et prise illégale d’intérêt.

Après les médias, place aux policiers, trois jours plus tard. Et leur présence n'a rien d'une visite de courtoisie. "Il est 8 heures, ce 29 janvier 2014. Il pleuviote. Le ciel est gris. Les policiers ont quitté Paris aux aurores. Sept personnes sonnent à la porte du moulin de Cossy, route de Falaise, à Giverny. Quelques minutes plus tard, le député-maire accueille l'aréopage... en peignoir", raconte le journaliste Laurent Valdiguié dans L'Enquête Balkany (éd. Robert Laffont). Jusqu'à ce que la justice ouvre une enquête pour "détournement de fonds publics", un policier municipal en détachement faisait office de chauffeur privé et conduisait chaque soir les Balkany dans cette résidence secondaire. Par ailleurs, la demeure regorge de trésors, mais aucun n'est déclaré dûment. Montres de collection, toiles de maître, mobilier Louis XVI… Les policiers repartent avec de multiples accessoires de luxe. Le bien est saisi dans le cadre de l'enquête en 2015.

Entre temps, Patrick Balkany est réélu pour un cinquième mandat. Dès le premier tour. Manifestement, les habitants de Levallois font fi de ses casseroles. "D'abord, Patrick Balkany est élu avec 51%, ce qui signifie que 49% ne sont pas d'accord avec lui", rappelle à franceinfo Arnaud de Courson, opposant divers droite.

Les habitants de Levallois ne voient pas la même chose que les gens en dehors de la ville. Ils ont la qualité de vie en tête, et non les frasques de leurs élus.

Arnaud de Courson

"On ne peut pas comprendre Patrick Balkany si on ne saisit pas qu'il est très aimé par sa population", complète Philippe Juvin. Le maire de La Garenne-Colombes évoque une anecdote. Venu en voisin, il devait visiter un équipement sportif. "Nous y sommes allés à pied. On avait peut-être 300 m à faire. Entre les photos prises avec son téléphone d'un papier tombé par terre, ou d'un tag fraîchement dessiné, et les gens qu'il croise, ça nous a pris une demi-heure." C'était il y a six mois. Malgré l'étau judiciaire qui s'est resserré entre 2014 et 2019, Patrick Balkany n'a pas changé d'un pouce.

Sollicité par franceinfo, le maire de Levallois n'a pas souhaité répondre à nos questions. Reclus, le couple n'a plus accordé d'interview pendant cinq ans, jusqu'à ce documentaire diffusé dans "Enquête exclusive", sur M6, le 20 janvier. "Vous avez peur de la prison ?" l'interroge une journaliste, car le couple risque jusqu'à dix ans d'emprisonnement. De sa voix de stentor, l'élu fait mine de s'étonner : "Vous me demandez à moi si j'ai peur de la prison ?" Et de continuer : "Mon père a été déporté, résistant. Il est resté deux ans et sept mois à Auschwitz. Et il est revenu. Voilà. C'est la raison pour laquelle non, je n'ai peur de rien." Même pas de la mort ?

Dandy avec un goût du luxe, un alcoolisme mondain et un certain snobisme : un observateur de la vie politique qui l'a bien connu choisit l'image de Gatsby le magnifique pour décrire Patrick Balkany. Son âme sœur serait-elle Daisy Buchanan ? "Avant de porter un jugement sur ma vie, essayez d'abord de suivre ma route, à la fois si simple et si compliquée", écrit Isabelle Balkany sur Facebook dans son message. L'épilogue du roman de Francis Scott Fitzgerald est tragique. "Je ne suis pas sûre que ce soit une fin heureuse pour eux, pronostique Sébastien Blanc. Dommage qu'ils n'aient pas su tirer leur révérence." C'est sans doute mal les connaître, Patrick et Isabelle Balkany sont plutôt du genre à mourir sur scène.

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Texte : Violaine Jaussent