Affaire Bygmalion : le document qui aurait dû alerter Copé et l'UMP

En 2012, les dépenses de communication de l'UMP ont dépassé 33 millions d'euros. Un montant en augmentation de 124% par rapport à 2007. A l'UMP, chacun fait mine de découvrir aujourd'hui l'ampleur de ce dérapage.

Le président démissionnaire de l\'UMP, Jean-François Copé, lors d\'une conférence de presse à Paris, le 24 avril 2014.
Le président démissionnaire de l'UMP, Jean-François Copé, lors d'une conférence de presse à Paris, le 24 avril 2014. (NICOLAS MESSYASZ / SIPA)

Il l'a juré "dans les yeux" des Français. Après les aveux télévisés de son plus intime collaborateur, Jérôme Lavrilleux, Jean-François Copé a assuré, mardi 27 mai, qu'il ignorait tout du montage financier qui, en 2012, avait consisté à ce que l'UMP prenne en charge des dépenses qui auraient dû être imputées au compte de campagne de Nicolas Sarkozy. "Il n'y a pas eu de système d'alerte", a assuré celui qui, depuis, a annoncé sa démission de sa fonction de président de l'UMP.

Une explosion des dépenses écrite noir sur blanc

Un document très simple à consulter, et à comprendre, aurait pourtant dû lui mettre la puce à l'oreille : il s'agit des comptes d'ensemble de l'UMP pour 2012, que francetv info a épluchés, lundi 2 juin. Ils ont circulé dès le début de l'année 2013 au sein du parti, avant d'être publiés en janvier 2014 au Journal officiel, en même temps que ceux de tous les autres partis politiques français.

Pour l'UMP, le document ne comporte que quatre pages (consulter l'extrait en bas de notre article). Mais une seule ligne suffit à faire réagir n'importe quel quidam : le rapport révèle qu'en 2012, les seules dépenses de communication de l'UMP ont atteint 33,33 millions d'euros !

Extrait du compte de résultat d\'ensemble de l\'UMP en 2012, contenu dans un rapport publié le 22 janvier 2014 au Journal officiel.
Extrait du compte de résultat d'ensemble de l'UMP en 2012, contenu dans un rapport publié le 22 janvier 2014 au Journal officiel. ( FRANCETV INFO )

Un chiffre colossal, notamment quand on le compare aux 5,5 millions d'euros engagés par le PS cette année-là, ou même aux 14,8 millions d'euros dépensés par l'UMP en 2007 (+124%), lors de la précédente campagne présidentielle. A eux seuls, les meetings pris en charge par l'UMP ont coûté 23,3 millions d'euros, contre 7,1 millions cinq ans plus tôt (+228%).

Des dépenses faramineuses qui n'impliquent pas nécessairement des activités frauduleuses – les partis politiques sont libres d'utiliser leur argent comme ils l'entendent –, mais sur lesquelles les responsables de l'UMP auraient pu s'interroger. Aujourd'hui encore, l'utilisation détaillée de ces 33,33 millions d'euros reste une énigme, que la justice va s'attacher à résoudre.

"Ces chiffres auraient nécessairement dû alerter les responsables du parti", tance Eric Woerth, trésorier de l'UMP de 2004 à 2010, contacté par francetv info. "Il s'agit quand même de sommes astronomiques ! Soit Copé était au courant, et il continue de mentir, soit il a fait preuve d'une improbable naïveté pour ne se rendre compte de rien", lâche un ancien ministre, sous couvert d'anonymat.

Interrogé par francetv info, lundi 2 juin, l'entourage de Jean-François Copé maintient que ces montants, aussi importants qu'ils soient, n'ont pas suscité d'interrogations. "En 2012, on a eu une année de campagne intense, avec des dépenses condensées sur un laps de temps très court. Et puis, tous les chiffres qui ont été présentés à Jean-François Copé ont été validés par tout le monde : les commissaires aux comptes, la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP)…"

Des contrôles qui n'en sont pas vraiment

Problème : jointe par francetv info, la CNCCFP rappelle que si elle peut émettre des réserves sur les recettes des partis, elle ne peut absolument pas contrôler leurs dépenses. Quant aux commissaires aux comptes qui avaient examiné les finances de l'UMP pour l'exercice 2012, ils avaient souligné en juin 2013 que leur audit"ne saurait comporter le contrôle de l'opportunité des dépenses". Contactés par francetv info, les cabinets Fiduciaire expertises conseils et Sygnature n'ont pas souhaité faire plus de commentaires, mettant en avant le secret professionnel qui les protège.

Le système interne à l'UMP ne semble pas, lui non plus, avoir très bien fonctionné. Début avril, lors d'un comité stratégique, Jean-François Copé soulignait que le budget du parti avait été également surveillé par une "commission de contrôle de la gestion financière". Une instance qui se réunit une à deux fois par an, et est comparée par le maire de Meaux (Seine-et-Marne) à "la Cour des comptes de l'UMP". Problème : contacté par francetv info, son président, l'ancien député Claude Gaillard, explique qu'il n'a participé à aucune réunion de sa propre commission depuis plusieurs années.

Et il se montre incapable de citer le nom d'un membre qui aurait pu y assister. "De toute façon, on ne peut absolument pas comparer cette commission à la Cour des comptes. Son rôle est de veiller aux grands équilibres budgétaires, pas de regarder dans le détail des dépenses", souligne Claude Gaillard, qui "ne voit pas comment le président du parti a pu ne pas être mis au courant, alors que les gens de l'appareil l'étaient forcément, puisque tout était écrit noir sur blanc"

Reste à savoir si les trésoriers nationaux ont, eux, alerté le patron de l'UMP. Sollicités, ni Dominique Dord, qui a exercé cette fonction d'août 2010 jusqu'à sa démission en décembre 2012, ni Catherine Vautrin, qui lui a succédé, n'ont souhaité répondre à nos questions.