Cinéma : « Un beau voyou », un film de Lucas Bernard avec Charles Berling et Swann Arlaud, au cinéma le 2 janvier

Le commissaire Beffrois attend la retraite avec un enthousiasme mitigé quand un vol de tableau retient son attention. Est-ce l’élégance du procédé ? L’audace du délit ? La beauté de l’oeuvre volée ? Beffrois se lance à la recherche d’un voleur atypique, véritable courant d’air, acrobate à ses heures.

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© PYRAMIDE DISTRIBUTION - 2018
© PYRAMIDE DISTRIBUTION - 2018 (© PYRAMIDE DISTRIBUTION - 2018)

Extrait de l’entretien avec le réalisateur Lucas Bernard

D’où vient l’idée du film ?  

J’avais en tête un personnage de voleur qui passait par les toits. Il aurait travaillé de façon assez « old school », sans complice, sans téléphone portable, en dessous du champ des radars de la police. J’en ai parlé à Florian Môle, mon producteur, l’idée lui a plu. On a commencé les allers retours : j’écrivais deux pages, il lisait... trois pages, il lisait... Très vite, c’est le personnage du flic qui est apparu, tout comme l’idée que l’intrigue se passerait dans le milieu de l’art. Finalement le voleur m’a demandé davantage d’efforts.

Vous n’aviez pas encore l’histoire toute entière…?  

Pas de manière précise : j’avance de façon empirique, intuitive. J’écris une première fois l’histoire comme si je la racontais, et je la raconte à nouveau en l’étoffant. Je procède par accumulation, ou en creusant : ce qui était esquissé s’enrichit peu à peu. Mais je savais déjà en écrivant la première scène que ce petit cambrioleur du début résonnerait avec le beau voyou… Des pistes se sont dégagées, des personnages sont apparus et d’autres ont disparu… Au départ, il y a aussi un puzzle d’histoires que j’ai vécues ou qu’on m’a racontées. Le petit voleur qu’un type retrouve chez lui, c’est arrivé à un ami : il rentre, bute sur un cambrioleur, qui immédiatement fond en larmes. Alors, il lui offre un café, ils discutent, et quand sa copine arrive, comme elle croit que le voleur est un copain, elle lui fait la bise… Se faire inviter par erreur dans un dîner m’est arrivé : le père de quelqu’un que je connais s’était trompé de ligne sur un agenda et je me suis retrouvé un soir dans un très grand appartement bourgeois. Et une amie italienne a été victime de l’arnaque immobilière à la caution… Elle n’a jamais revu son argent ni le présumé agent immobilier.

Au fond, qu’est-ce qui vous intéressait dans ce personnage de voleur ?

Charles Berling m’avait dit : tu as plutôt l’âge du voleur donc tu t’identifies à lui ? Je lui ai répondu qu’étant l’auteur, je m’identifiais à tous les personnages, même les femmes… Chacun est nourri de mes petites obsessions. Ce que je trouve séduisant chez Bertrand, c’est que c’est un courant d’air : il n’a pas de portable, pas de carte de crédit, il change d’appartement comme de nom. Il n’est pas tributaire de l’image que les gens ont de lui. Comme on est par la force des choses de plus en plus traçable, son attitude est presque libertaire. Elle donne une définition possible de la liberté, qui me parle bien : je trouvais ça agréable à filmer. Je suis moi-même assez peu porté sur les technologies. Quand je coupe mon portable pour aller au cinéma, et que je ne suis pas joignable, je suis heureux.  

Vous avez fait de Bertrand un personnage plutôt fascinant…  

J’aime son refus du monde. Je m’en sens assez proche, de façon moins radicale. Bertrand s’est affranchi de toute obligation morale : ses arnaques peu recommandables ne lui posent aucun problème. Comme si le réel n’avait pas de prise sur lui. Tous les arguments habituels – il faut devenir adulte, être domicilié pour trouver une école pour les enfants, etc. –,il les a repoussés. Il trace un chemin pour rester libre. Je ne voulais pas qu’il y ait d’explication à son choix de vie. Avec Swann Arlaud on était sur la même longueur d’onde. Il ne voulait pas que son interprétation puisse expliquer le comportement du personnage. Ça me convenait bien. Bertrand ne fuit rien, il n’a eu aucun trauma dans son enfance, tout va bien. Il pourrait faire autre chose : s’il voulait un vrai métier avec un emprunt immobilier sur le dos, il y arriverait sans problème. Je voulais donc qu’il ait la famille la plus normale possible. Alors fatalement, comme « normal » ça ne veut rien dire, je me suis inspiré de ma propre famille. Moi aussi j’ai grandi en banlieue parisienne, j’ai vécu dans une chambre de bonne... Mais avec la directrice de casting, quand on a cherché des acteurs « normaux », c’était une autre paire de manche… plus on allait dans le « normal », plus les membres de cette famille avaient l’air cinglés !

UN BEAU VOYOU - PYRAMIDE DISTRIBUTION 2018
UN BEAU VOYOU - PYRAMIDE DISTRIBUTION 2018 (CLAIRE NICOL 2017)
Et du coup, la relation de Bertrand avec le personnage du flic, s’en trouve très enrichie…  

La situation de départ est assez classique : un flic, archétype du policier à la retraite, va essayer de résoudre une dernière affaire. Entre le flic et le voleur va alors se tisser ce qui est peut-être le cœur du film : un dialogue sans pathos familial, un lien intergénérationnel avec une forme de reconnaissance. Beffrois court après un type qui est libre... mais lui aussi est libre : ses enfants sont partis et la retraite est une définition possible de la liberté. Sans vouloir dévoiler le dénouement, le geste final peut s’apparenter à un dialogue entre générations : il le relâche tout en l’entravant, comme les parents laissent partir leurs enfants en gardant un grappin dessus...  

Pourquoi situer cette intrigue dans le milieu de l’art ?  

Parce que l’art interroge la hiérarchie des délits : quand Bertrand arnaque les étudiantes, il est vraiment antipathique. Mais lorsqu’il vole des tableaux, il devient romanesque... c’est un vol de cinéma… Ce serait donc moins grave ? Et moi, cela me renvoie au petit voleur du début du film. Est-il normal qu’il aille en prison pour avoir volé un smartphone alors qu’un tableau vaut trente fois plus cher ? Parce qu’on sait, par expérience de spectateur, que le petit voleur du début se fera toujours attraper et que Bertrand, lui, ne finira jamais en taule. Et puis avec l’art surgit la question connexe du goût. Au début, Beffrois n’a pas de goût. Le goût, c’est la possibilité de dire j’aime ou j’aime pas. Suis-je légitime ou non à juger un tableau ? Sa femme se sentait suffisamment légitime, lui va apprendre à le devenir. Beffrois est seul : il n’est plus question d’aménager son appartement pour faire plaisir à sa femme décédée ou à ses fils, il doit choisir par rapport à lui… Arrivé à la retraite, il doit s’accommoder de lui-même. Au début, il vit à côté d’une oeuvre d’art sans savoir quoi en penser, à la fin il est capable de dire ce qu’il aime.