Cinéma : "Santiago, Italia" un documentaire de Nanni Moretti, au cinéma le 27 février

Après le coup d'État militaire du général Pinochet de septembre 1973, l'ambassade d'Italie à Santiago (Chili) a accueilli des centaines de demandeurs d'asile. À travers des témoignages, le documentaire de Nanni Moretti raconte cette période durant laquelle de nombreuses vies ont pu être sauvées grâce à quelques diplomates italiens.

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En salles le 27 février
En salles le 27 février (Santiago, Italia de Nanni Moretti)

Extrait d’entretien avec Nanni Moretti par Mario Calabresi* 

Comment ce film est-il né ?

Tout a commencé au printemps de l’an dernier : j’étais à Santiago pour une conférence et l’ambassadeur italien m’a parlé de deux jeunes diplomates qui avaient décidé d’accueillir les dissidents politiques. J’ai découvert une belle histoire italienne d’accueil et de courage, un exemple de la façon dont les individus peuvent faire la différence. C’était une histoire de ma jeunesse, alors j’ai repensé à l’importance qu’avait eu à cette époque l’expérience chilienne, la figure du président Allende et ensuite le bouleversement du coup d’État. C’est ainsi que je me suis mis à travailler : quarante heures d’entretiens, non seulement pour parler du Chili mais aussi de l’Italie d’alors, du pays qui a le plus aidé.  

Pourquoi parler du coup d’État au Chili aujourd’hui ?

Pendant que je tournais, on me le demandait souvent et je ne savais pas bien quoi répondre. Puis, une fois le tournage terminé, Matteo Salvini est devenu ministre de l’Intérieur et alors j’ai compris pourquoi j’avais tourné ce film. Je l’ai compris a posteriori.  

Il y a des témoignages émus sur la façon dont les Chiliens ont été accueillis avec générosité, le travail dans les champs en Émilie ou en usine à Milan, les cours d’italien, les soirées de musique andine pour soigner la nostalgie… Une autre Italie, véritablement.

Nombreux sont ceux qui n’associent les années 1970 qu’au terrorisme, on les enferme dans l’expression « Années de Plomb », mais c’est une erreur parce qu’elles n’ont pas été que cela mais beaucoup d’autres choses. Je dois dire que ces années m’ont surpris, j’ai éprouvé un rare moment d’orgueil national. Au montage, je me suis rendu compte que, sans que je l’aie programmé, le film commence en parlant du Chili d’autrefois et finit en parlant, involontairement mais pas par hasard, de l’Italie d’aujourd’hui.  

Que faisiez-vous à cette époque ?

J’avais 20 ans à peine, j’allais dans les manifestations de solidarité avec le peuple chilien, avec un peu de désenchantement mais je les ai toutes faites.  

  

Pourquoi avec désenchantement ?

J’étais déjà un peu déçu par une expérience politique qui s’était épuisée et achevée l’année précédente. Dans les dernières années du lycée j’avais été dans un groupe extraparlementaire oui, mais « modéré » … C’était un groupe trotskiste libertaire, moins dogmatique que les autres, qui publiait une belle revue qui s’appelait Soviet. Quand il y eut le coup d’État, je venais de terminer de tourner mon premier court-métrage en Super 8. Il s’appelait LA DÉFAITE et racontait l’histoire d’un jeune militant extraparlementaire sur fond d’énorme manifestation des métallos.

Pourquoi, pour votre génération, le coup d’État au Chili reste-t-il si marquant ?

Il y avait une symétrie entre les deux pays : Démocratie chrétienne, Parti socialiste, Parti communiste, conseils ouvriers, gauche socialiste, gauche révolutionnaire (au Chili elle l’était vraiment). Il y a eu une identification immédiate avec ce qui s’était passé pour la gauche chilienne, pour ce coup d’État qui a marqué vraiment beaucoup d’entre nous. C’était la fin d’un rêve : la gauche était allée au gouvernement pour la première fois par des élections libres, pas avec les armes. Il y avait une différence énorme avec les autres expériences socialistes, c’était une expérimentation joyeuse et démocratique et on cherchait une solution originale qui ne soit pas proche de l’expérience soviétique ou chinoise, mais pas non plus de l’expérience cubaine. Ce qui frappe dans les témoignages que j’ai recueillis, durant les entretiens, c’est justement la joie de cette période. Je n’ai pas fait parler des experts ou des historiens mais des personnes qui ont vécu cette histoire dans leur chair. Des personnes qui y étaient. Dans leur voix, on perçoit la souffrance des ces jours-là, la peur. Beaucoup s’émeuvent et ne parviennent pas à poursuivre le récit ; après tant d’années, la blessure est encore ouverte. Et puis il y a le rôle établi des États-Unis et de Kissinger dans le coup d’État.  

L\'ambassade d\'Italie à Santiago (Chili)
L'ambassade d'Italie à Santiago (Chili) (Santiago, Italia de Nanni Moretti)

Malgré cela, vous avez choisi de donner la parole à des militaires.

J’en ai interviewé deux qui ont des histoires très différentes. L’un a été militaire toute sa vie et n’a été accusé de rien, l’autre a été condamné pour homicide et enlèvement, et il purge sa peine. Ils disent des choses opposées. Celui qui est en prison dit « nous avons obéi aux ordres », l’autre soutient qu’il « n’y a eu aucun ordre pour les tortures de la part de la junte militaire » et il revendique plutôt le coup d’État en prétendant qu’il a servi à « rétablir la démocratie ». Je ne voulais pas faire un documentaire classiquement militant mais je voulais donner la parole aussi aux méchants, je m’étais fixé de rentrer dans une prison et d’entendre comment on justifiait ces actes anormaux. Je voulais comprendre humainement comment ils justifiaient l’atrocité du coup d’État.  

Quel climat avez-vous trouvé à Santiago ?

Quand j’ai tourné, il y avait encore une présidente de gauche, Michelle Bachelet ; aujourd’hui la droite a gagné là-bas aussi et les choses changent. Quoi qu’il en soit, au Chili on parle du coup d’État et de la dictature beaucoup plus que dans les années 1990. Avec le retour de la démocratie, il y avait eu un refoulement collectif. Pour pouvoir aller de l’avant, on disait : ne parlons pas des années de la dictature, ne provoquons pas les militaires, ils peuvent toujours revenir. Pensons que Pinochet, après le référendum perdu en 1988, a continué à être le chef des forces armées pendant dix ans et sénateur à vie jusqu’en 2002. La chose curieuse, c’est que la droite a tout pardonné à Pinochet, en premier lieu les tortures et les violations des droits de l’homme, sauf le fait d’avoir volé. Il a perdu l’appui de la droite seulement quand on a découvert ses comptes à l’étranger.  

Dans le film, vous faites des renvois et des analogies continuelles entre les deux pays ; vous en voyez aussi aujourd’hui ?

Aujourd’hui le Chili est divisé en deux, on cultive deux mémoires opposées. Il y a des gens qui, le 11 septembre, anniversaire du coup d’État, mettent le drapeau sur le balcon pour le célébrer. C’est comme en Italie, où jusqu’il y a 25 ans, il y avait une mémoire commune de l’antifascisme et la résistance. Nous l’avons perdue dans les années de Berlusconi, et depuis lors il n’y a plus de patrimoine de valeurs partagées entre progressistes et conservateurs. Cela me préoccupe parce que, bien sûr, on peut se diviser sur les choix politiques mais pas sur les valeurs fondamentales. Aujourd’hui en revanche, l’irresponsabilité triomphe, ce trait archi-italien de ne pas assumer la responsabilité de ce qu’on dit et de ce qu’on fait est très à la mode.  

Nanni Moretti (à gauche) et un témoin
Nanni Moretti (à gauche) et un témoin (Santiago, Italia de Nanni Moretti)

À un moment donné, durant l’entretien avec le militaire qui est dans la prison de Punta Peuco, vous entrez en scène et pendant qu’il dit qu’il souhaite que vous ne portiez pas de jugements sur son histoire vous grommellez : « Je ne suis pas impartial. »

Ce n’était pas voulu, l’entretien était fini et c’était un échange de répliques qui n’était pas destiné à l’enregistrement. Aujourd’hui comme autrefois, nous ne pouvons pas être impartiaux. Je n’ai jamais supporté l’idée que l’impartialité, le fait de se poser en tiers, soit une valeur. Pendant trop longtemps on a mis sur le même plan les maladresses du centre-gauche et un homme comme Berlusconi qui, par son caractère, était étranger à ce qu’on appelle démocratie et qui pourtant était parfois considéré comme un véritable chef d’État. Je ne suis pas impartial sur le coup d’État et ne peux pas l’être aujourd’hui. Nous ne pouvons pas être impartiaux devant ce qui se passe actuellement.

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* Extrait d'entretien issu du dossier de presse paru dans il Venerdi de la Repubblica, le 30 novembre 2018