Cinéma : "Le Silence des autres" de Almudena Carracedo et Robert Bahar, au cinéma le 13 février

1977. 2 ans après la mort de Franco, l’Espagne vote la loi d’amnistie générale. Disparitions, exécutions, vols de bébés, torture… Tout est passé sous silence. Mais depuis 2010, en Argentine, des rescapés du franquisme saisissent la justice pour rompre ce « pacte de l’oubli » et faire condamner les coupables.

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Le Silence des autres de Almudena Carracedo et Robert Bahar
Le Silence des autres de Almudena Carracedo et Robert Bahar ((c) Semilla Verde Productions Ltd)

Extrait d’entretien avec les réalisateurs Almudena Carracedo et Robert Bahar* 

Quelle a été la genèse du projet ? Aviez-vous un lien personnel avec ce sujet ?

Almudena Carracedo : En tant qu’Espagnole, je ressentais une douleur qui s’accumulait en moi au fil des années quand je voyais que la question de la mémoire historique restait bloquée à ce point dans mon pays. Il n’y a pas de victimes directes de la dictature dans ma famille, mais mes parents se sont battus comme tant d’autres contre le régime franquiste. J’avais de la peine quand j’imaginais la vie de tous ces gens qui n’ont pas eu de jeunesse, qui ont donné leur vie pour qu’on puisse vivre en démocratie. À chaque fois que je voyais un film sur la mémoire historique – comme Le vent se lève, de Ken Loach, ou Chili : la mémoire obstinée, de Patricio Guzmán – j’étais très émue. C’est une douleur qui allait au-delà du récit du film, qui me restait sur l’estomac pendant des jours…

Robert Bahar : Je suis né à Philadelphie. Aux États-Unis, on étudie la Guerre d’Espagne comme un prélude à la montée du fascisme en Europe, mais on ne connaît rien de Franco ni de sa dictature, et encore moins des conditions du passage à la démocratie. Quand j’ai entendu parler de cette loi du silence, j’ai été absolument choqué que personne n’ait essayé de résoudre le problème, même 40 ans après la mort du dictateur. Dans la plupart des pays du monde qui ont subi des périodes aussi sombres, on a tenté de se réconcilier avec le passé, et le fait de vouloir tout oublier meparaissait inouï. Notre point de départ était de décrire ce pacte du silence et ses conséquences sur les victimes. La souffrance décrite dans le film est le résultat de cette volonté de marginaliser lesvictimes et de les rendre invisibles.

À quel moment avez-vous commencé à filmer l’aventure judiciaire des victimes de la dictature ?

A.C. Nous avons commencé à travailler sur ce projet à la naissance de notre fille en 2010. Au même moment, le scandale des bébés volés sous le franquisme a éclaté en Espagne. En tant que jeunes parents, nous avons été bouleversés. C’était le vrai déclencheur de notre film : nous avons voulu suivre les victimes pour raconter, à travers leurs histoires, ce qui survit de l’héritage du franquisme. En 2012, nous avons décidé de quitter les États-Unis et nous nous sommes installés en Espagne pour pouvoir documenter leur quotidien. Nous ne voulions pas faire un film sur le passé mais sur le présent. Il fallait décrire la souffrance quotidienne des Espagnols d’aujourd’hui et leur lutte pour obtenir un minimum de justice…

Comment avez-vous rencontré les protagonistes ?

A.C. Le travail avec les associations a été fondamental. La plainte judiciaire contre les crimes du franquisme a été déposée en 2010 mais le mouvement associatif n’a vraiment démarré qu’en 2012. Nous l’avons suivi dès les premières réunions. Du point de vu narratif, suivre le déroulement de cette action judiciaire était la meilleure façon de comprendre une histoire si complexe. Il nous donnait un arc narratif intéressant et facile à suivre par ceux qui n’étaient pas familiers du sujet. Le tournage a duré près de six ans. Filmer un personnage quelques heures et quelques années, ce n’est pas pareil. Au fil du temps, une relation de confiance émerge. Et je pense qu’elle finit par percer à l’écran : le spectateur la ressent aussi. Techniquement, notre façon de travailler privilégie aussi l’intimité : je tiens la caméra et Robert s’occupe du son. Pendant le tournage, nous ne sommes que deux. Au bout d’un moment, les protagonistes oublient qu’ils sont en train d’être filmés et une relation de complicité s’installe.

Le Silence des autres de Almudena Carracedo et Robert Bahar
Le Silence des autres de Almudena Carracedo et Robert Bahar (Modesto Aranda)

Pourquoi travaillez-vous à deux ?

R.B. Almudena a un instinct très fort et une connexion évidente avec le sujet. J’ai plutôt tendance à faire un pas en arrière et réfléchir à la vision d’ensemble. En plus, elle est espagnole alors que je suis étranger. Pour être très clair, nous croyons que tout film doit être fait par un « insider », par quelqu’un qui connaît le sujet en profondeur. Le résultat ne sera jamais le même si on est parachuté dans une région qu’on ne connaît pas pour aborder une problématique dont on ignore tout. Et en même temps, travailler avec une équipe internationale – un monteur cubain - qui vit au Canada, un producteur américain, des compositeurs mexicains, etc. – nous a permis de ne pas oublier qu’une partie des spectateurs n’auraient pas les références culturelles d’un Espagnol et qu’il fallait absolument placer les choses dans leur contexte. Ce mélange d’une « insider » et d’un « outsider » a été très utile et très important pour trouver le ton du film.

A.C. Nous sommes très complémentaires : j’observe les arbres, alors que Robert regarde plutôt la forêt.

Comment la forme du film, qui alterne dialogues et silences, a-t-elle été dessinée ?

R.B. Nous ne voulions pas que le film soit seulement un cumul d’informations sur 80 ans d’histoire espagnole. Nous voulions qu’il contienne aussi des moments d’empathie avec les personnages, des instants de silence et de poésie. Certains spectateurs nous disent que la forme du film est très accessible alors que sa matière est complexe, et a exigé 450 heures de tournage et 14 mois de montage. Notre obsession était que les spectateurs puissent se mettre dans la peau des protagonistes et les suivre dans leur quête de justice. Nous espérons qu’ils sortent de la projection en ayant appris quelque chose, mais en ayant également ressenti quelque chose.

*Entretien issu du dossier de presse

Plus d’infos sur le site de Sophie Dulac distribution