Les jésuites, ces missionnaires d'élite de l'Eglise catholique

Le pape François est le premier jésuite à être élu à cette fonction. Parcours intellectuel, spécificités religieuses, mode de vie... Voici ce qui rend si particuliers les "compagnons de Jésus".

Le père jésuite Adolfo Nicolas célèbre sa première messe en tant que supérieur général de la Compagnie de Jésus, à Rome (Italie), le 20 janvier 2008.
Le père jésuite Adolfo Nicolas célèbre sa première messe en tant que supérieur général de la Compagnie de Jésus, à Rome (Italie), le 20 janvier 2008. (FRANCO ORIGLIA / GETTY IMAGES EUROPE)
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Ariane NicolasFrance Télévisions

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Ils sont tout juste 19 000 dans le monde. Les jésuites, membres de l'ordre religieux de la Compagnie de Jésus, ont désormais "leur" pape, François, désigné mercredi 13 mars. Jorge Mario Bergoglio est le premier jésuite élu évêque de Rome de toute l'histoire de la chrétienté. Un événement d'autant plus marquant qu'il est aussi le premier latino-américain à occuper cette fonction. 

Fondé au XVIe siècle par l'Espagnol Ignace de Loyola, l'ordre des jésuites forme des prêtres d'élite, des intellectuels missionnaires dont la particularité est d'émettre un "vœu d'obéissance spéciale au pape". Parcours intellectuel, spécificités religieuses, mode de vie... Voici ce qui les rend si particuliers.

Une formation intellectuelle rigoureuse

L'ordre des jésuites, officiellement né en 1540, a été créé en réaction à la Réforme. A cette époque, l'idée est de former des intellectuels rigoureux capables de mobiliser les élites, rois et princes y compris, afin de faire barrage au protestantisme. Ils agissent en Europe, d'abord, puis dans le Nouveau Monde et en Extrême-Orient. Avant de devenir prêtre, les jésuites doivent suivre plusieurs années d'enseignement. Le nouveau pape, un chimiste qui s'est tourné vers la philosophie à 21 ans, n'a ainsi été ordonné prêtre qu'à 32 ans. 

Portrait de Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus (artiste inconnu, XVIIe siècle).
Portrait de Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus (artiste inconnu, XVIIe siècle). (GIANNI DAGLI ORTI / THE ART ARCHIVE)

Ces érudits, qui ont pour livre de référence Les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, deviennent souvent enseignants à leur tour. Le réseau d'universités prestigieuses qu'ils fondent (Saint-Joseph à Beyrouth, Georgetown à Washington, etc.) leur confèrent un rayonnement mondial. Le pape François, qui parle couramment l'allemand et l'italien en plus de l'espagnol, a lui-même dirigé l'université San Salvador de Buenos Aires et rédigé plusieurs ouvrages théologiques.

Pauvreté et humilité

Contrairement aux moines bénédictins ou aux dominicains, les jésuites ne vivent pas en monastère. Comme eux, toutefois, ils font vœu de pauvreté. Lorsqu'il était évêque de Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio ne séjournait pas dans la résidence de fonction mais dans un petit appartement, où il préparait lui-même ses repas. En 2001, il a rendu visite à des toxicomanes atteints du sida dans un hôpital de la ville, raconte Le Figaro. L'archevêque avait lavé et embrassé les pieds de ces patients, dans un geste de grande humilité.

"Au soir de son élection, le pape François ne portait pas de croix pectorale en or, mais en bois", note Hervé Yannou, auteur de Jésuites et compagnie. Contrairement à l'universitaire Benoît XVI, Jorge Mario Bergoglio est un homme de terrain, qui a passé sa vie à prêcher"On peut s'attendre à un exercice du pouvoir différent. Le fait qu'il préfère le titre d''évêque de Rome' est significatif, poursuit Hervé Yannou. Il tient ainsi à rappeler que le pape est, avant tout, un prêtre." François a même demandé aux fidèles de donner leur argent aux pauvres plutôt que d'assister à la cérémonie de son intronisation.

Une réputation d'intrigants

Ceux qui ont lu La Montagne magique, de Thomas Mann, se souviennent sûrement du personnage de Naphta, un jésuite au cynisme et à la ruse sans bornes. Cet ordre a semé la panique plus d'une fois dans les palais princiers, y compris en France, où les Bourbons les ont mis au ban en 1763. Aujourd'hui encore, et malgré leur nombre réduit, certains jésuites occupent des postes clés dans la hiérarchie de l'Eglise. Le "monsieur communication" du Vatican, Federico Lombardi, qui gère le service de presse et Radio Vatican, est par exemple un jésuite.

Des frères jésuites portugais arrivent au Japon (détail). Japon, XVIIe siècle.
Des frères jésuites portugais arrivent au Japon (détail). Japon, XVIIe siècle. (DEA / G. DAGLI ORTI / DE AGOSTINI EDITORIAL)

Cette image d'intrigants habillés en noir, qui les suit depuis près de cinq siècles, est-elle justifiée ? "Dans leurs missions, ils sont amenés à faire preuve d'un grand pragmatisme pour convaincre. Cette capacité d'adaptation explique pourquoi on les taxe parfois de cynisme. Ils sont effectivement assez caméléons", analyse Hervé Yannou. "Cela dit, pour le pape François, ce stéréotype ne s'applique pas. C'est avant tout un Argentin formé en Argentine. La dimension obscure des jésuites s'est estompée."

Pape jésuite, pape clanique ?

Il n'empêche, les jésuites composent un ordre religieux très soudé, parfois présenté comme "une Eglise dans l'Eglise". Le nom du nouveau pape, François, fait autant référence à Saint-François d'Assises qu'à Saint-François-Xavier, missionnaire et disciple de Loyola. Un pape jésuite est-il synonyme de pape clanique ?

"Après l'élection de Jean-Paul II, les jésuites ont perdu de leur influence au Vatican", écrit Le Figaro, qui n'hésite pas à parler de "revanche" de la Compagnie de Jésus avec cette élection surprise. Un retour en grâce qui n'est pas suffisant pour destabiliser la hiérarchie de l'Eglise, selon Hervé Yannou. "Les jésuites ont toujours leur propre chef, le supérieur général de la Compagnie de Jésus, Adolfo Nicolas. Par ailleurs, le pape François a plutôt un profil pastoral, c'est avant tout un missionnaire."

Si Jorge Mario Bergoglio "n'aime pas voyager", selon les mots d'un de ses proches collaborateurs, il devrait tout de même "promouvoir une Église transcendant les limites habituelles pour atteindre les limites existentielles où l'Évangile n'est pas présent". Hervé Yannou en est certain : "Son diocèse, c'est le monde, pas les autres membres de la Compagnie."