Etats-Unis, Chili, Argentine… Ces affaires de pédophilie où l'attitude du pape François est contestée

Le souverain pontife est accusé d'avoir fermé les yeux sur certains crimes, voire défendu des prêtres accusés d'abus sexuels sur mineurs. 

Le pape François lors de sa visite en Irlande, le 26 août 2018. 
Le pape François lors de sa visite en Irlande, le 26 août 2018.  (BEN STANSALL / AFP)

Les affaires de pédophilie dans l'Église catholique auront largement bousculé la visite du pape François en Irlande. Après avoir rencontré des victimes d'abus sexuels la veille de son voyage, le souverain pontife a affirmé devant les croyants irlandais que l'Église avait besoin de "changements hiérarchiques" face aux scandales sexuels. "J'implore le pardon du Seigneur pour ces péchés, pour le scandale et la trahison ressentis par tant de personnes dans la famille de Dieu", a déclaré le pape. Mais il est lui-même directement mis en cause dans certaines affaires. Franceinfo vous résume ces dossiers.

Aux États-Unis, le pape est soupçonné d'avoir couvert un cardinal

Quelle est cette affaire ? Le 20 juin, le diocèse de New York a révélé l'existence d'une plainte pour abus sexuels à l'encontre du cardinal américain Theodore McCarrick, ancien archevêque de Washington. Un homme l'accusait de l'avoir agressé lorsqu'il était enfant de chœur, dans les années 1970. Le Vatican a chargé le cardinal Timothy Dolan, archevêque de New York, de mener l'enquête. Celle-ci l'a conduit à juger ces accusations "crédibles", et Theodore McCarrick a été suspendu par le pape de tout ministère public. Depuis, quatre autres hommes ont  affirmé avoir été agressés par ce haut responsable de l'Église américaine : deux alors qu'ils étaient séminaristes, un autre qui était jeune prêtre, et un quatrième qui était âgé de 11 ans au moment des faits. Ce dernier, issu d'une famille proche du cardinal, a témoigné dans le New York Times et accuse McCarrick d'avoir abusé de lui pendant vingt ans. Le 28 juillet, le cardinal a remis sa démission, que le pape a acceptée – un fait très rare, souligne La Croix. 

Pourquoi le pape est-il concerné ? Dans une lettre de 11 pages publiée dimanche 26 août, l'archevêque Carlo Maria Vigano, ancien ambassadeur du Vatican à Washington, dénonce ce qu'il appelle des "réseaux homosexuels dans l'Église" et accuse le pape François d'avoir couvert Théodore McCarrick. Selon cet archevêque connu pour ses positions conservatrices, le Vatican aurait été informé des agissements du cardinal dès 2000, et le pape François "au plus tard" en juin 2013, soit trois mois après son élection. D'après lui, des sanctions auraient été prises à l'encontre de McCarrick en 2009 ou 2010, sous le pontificat de Benoît XVI, mais François les aurait levées. Carlo Maria Vigano affirme également avoir été interrogé sur la personnalité de McCarrick par le souverain pontife, peu après son élection en 2013. "Le pape (…) n'a exprimé aucune surprise, comme s'il était au courant depuis longtemps, et a immédiatement changé de sujet", affirme-t-il. 

En Argentine et en Italie, il est accusé d'avoir ignoré des alertes sur des prêtres

Quelle est cette affaire ? Plusieurs dizaines d'enfants sourds et muets ont été violés à l'institut catholique Antonio Próvolo, à Luján de Cuyo, dans la province argentine de Mendoza. La première plainte date de fin 2008, mais est classée sans suite, relate Le Monde. En 2016, lors d'une fête organisée à l'institut pour la Journée internationale des droits de l'enfant, une jeune femme de 22 ans accuse deux prêtres de l'avoir violée dès l'âge de 5 ans et une religieuse d'avoir été complice de leurs crimes. Une enquête est ouverte et les policiers découvrent un grenier, appelé "la petite maison de Dieu", dans lequel les enfants étaient violés, parfois enchaînés, poursuit le quotidien. Du matériel pédopornographique est aussi retrouvé. Les prêtres Nicola Corradi et Horacio Corbacho, qui clament leur innocence, sont arrêtés en novembre 2016, ainsi que trois employés de l'institut et une religieuse.

Pourquoi le pape est-il concerné ? Les avocats des victimes affirment que le pape François a ignoré plusieurs alertes sur la présence de ces prêtres à l'institut Provolo, rapporte Le MondeD'après Carlos Lombardi, conseiller de la Fédération des survivants des abus sexuels ecclésiastiques, le réseau l'Abuso, une association de victimes de pédophilie, avait fourni au Vatican, dès 2014, une liste de quinze prêtres qui avaient dû quitter l'institut Provolo de Vérone (Italie), maison mère de l'institut argentin, après avoir été impliqués dans des agressions sexuelles. Parmi eux figurait Nicola Corradi. Depuis, un ancien curé de l'institut Provolo de Vérone a assuré que lorsqu'un religieux était surpris en train d'agresser des enfants, on lui donnait le choix entre "rentrer chez lui et aller en Amérique". 

Une lettre recommandée a également été envoyée en 2014 à l'évêque de Vérone, avec copie au pape, affirme Le Monde. L'une des victimes, Giusseppe C., affirme avoir remis cette même lettre en mains propres au pape le 28 octobre 2015. Il n'a jamais reçu de réponse. Il est "impossible que le pape n’ait pas eu d’informations concernant Nicola Corradi, ou qu’il n’ait pas demandé ses antécédents", affirme Carlos Lombardi, cité dans le quotidien. D'autant qu'avant son élection, le pape François était archevêque de l'archidiocèse de Buenos Aires.

Deux envoyés spéciaux du Saint-Siège ont été dépêchés sur place pour entendre les deux prêtres mis en cause. Ces émissaires ont admis que "quelque chose avait pu se produire", mais ont affirmé que les plus hautes autorités de l'Église n'étaient au courant de rien. Malgré des demandes répétées, le Vatican a refusé de transmettre à la justice argentine les informations recueillies lors de l'enquête interne. 

En Argentine, il est fustigé pour avoir mené une contre-enquête sur un prêtre condamné

Quelle est cette affaire ? En 2009, le père Grassi, membre de l'évêché de Moron, près de Buenos Aires, est jugé pour abus sexuels sur trois mineurs et condamné à quinze ans de prison, rapporte La Croix. Les premières accusations formulées à son encontre remontent à 1991, mais ce n'est qu'en 2002 que l'affaire a éclaté dans les médias. Après plusieurs recours, la peine de Julio Cesar Grassi est confirmée par la Cour suprême argentine en 2013. Au total, il a fait l'objet de dix-sept dénonciations de mineurs pour des abus commis au sein de l'association qu'il avait créée pour accueillir des enfants démunis. 

Pourquoi le pape est-il concerné ? L'implication du pape François dans cette affaire date de l'époque où il était encore le cardinal Bergoglio et présidait la Conférence épiscopale d'Argentine. Selon Mediapart, l'institution a commandé en 2010 une contre-enquête visant à disculper Julio Cesar Grassi. Rédigé par des avocats réputés, relève Le Mondece document de 2 600 pages cherchait à démontrer que les victimes avaient menti et questionnait leur orientation sexuelle. Ce document a été envoyé aux juges la veille de l'examen du dossier en appel.

De plus, malgré sa condamnation à 15 ans de prison, le cardinal Bergoglio a maintenu le père Grassi dans ses fonctions. Il n'a pas non plus reçu les victimes du prêtre, dénonce dans Le Monde Nora Schulman, chargée du suivi de la convention sur les droits de l'enfant en Argentine. Elle souligne que l'Eglise argentine a mené "un lobbying infernal" pour défendre le curé. Par ailleurs, le pape François fraîchement élu a invité à Rome le président de la Cour suprême de Buenos Aires, à la veille de l'ultime examen du dossier par la justice, en 2013. 

Au Chili, il est critiqué pour avoir demandé "des preuves" à des victimes

Quelle est cette affaire ? Au total, 158 personnes – évêques, prêtres ou laïcs liés à l'Église – sont ou ont été visées au Chili par une enquête pour sévices sexuels depuis les années 1960, résume l'AFP. En tout, 38 enquêtes ont été ouvertes ; elles concernent des agressions sur des adultes et des mineurs.

Pourquoi le pape est-il concerné ? Au cours d'un voyage au Chili en janvier 2018, le pape François a défendu avec force l'évêque chilien Juan Barros, soupçonné d'avoir couvert les crimes pédophiles du prélat Fernando Karadima, relate Le PointOr, Karadima a été reconnu coupable de pédophilie par un tribunal du Vatican en 2011. Et selon plusieurs victimes, Juan Barros avait assisté à des actes pédophiles. Lors de ce voyage, le pape François a traité d'"imbéciles" les détracteurs de celui qu'il avait nommé trois ans plus tôt à la tête du diocèse d'Osorno, malgré les réserves formulées par les experts de la commission vaticane de protection des mineurs, rapporte l'hebdomadaire. "Le jour où vous m'apportez une preuve contre l'évêque Barros, je vous parlerai. Il n'y a pas une seule preuve contre lui. Tout est calomnie", a-t-il alors déclaré. 

Devant le tollé, le pape a finalement présenté ses excuses et envoyé un enquêteur, chargé d'écouter les victimes. Un rapport de 2 300 pages lui a été remis. A sa lecture, il a reconnu avoir commis "de graves erreurs d'évaluation" de la situation de l'Église chilienne. Il a alors reçu certaines victimes au Vatican et convoqué l'ensemble des évêques chiliens, qui ont remis leur démission en bloc après la rencontre. Jusqu'ici, cinq d'entre elles, dont celle de Juan Barros, ont été acceptées. 

Selon les victimes auditionnées par le pape, celui-ci serait mal entouré. "J’ai senti qu’il était mal informé" sur les abus sexuels dans l'Église, confie Juan Carlos Cruz, une des victimes du prêtre Karadima, à RFI. Les regards se tournent vers le C9, ce conseil de neuf cardinaux nommés par le pape François pour le conseiller et l'aider à mener la réforme de l'Église. Parmi eux, le cardinal Ricardo Ezzati, archevêque de Santiago du Chili, accusé par les victimes d'avoir gardé le silence sur ces affaires.