Présidentielle américaine : le patron du FBI roule-t-il vraiment pour Donald Trump ?

Ces dernières semaines, James Comey occupe un rôle central dans la campagne, au point d'être accusé de politiser l'agence fédérale et de soutenir le candidat républicain, rompant avec la traditionnelle réserve du FBI.

James Comey, directeur du FBI, prête serment avant de témoigner devant une commission gouvernementale, à Washington, le 7 juillet 2016.
James Comey, directeur du FBI, prête serment avant de témoigner devant une commission gouvernementale, à Washington, le 7 juillet 2016. (GARY CAMERON / REUTERS)

Il est trop tôt pour dire s'il a fait basculer l'élection, mais le directeur du FBI, James Comey, a sans aucun doute fait vaciller les certitudes des démocrates américains. Pour avoir relancé la désormais fameuse affaire des e-mails de Hillary Clinton, le chef de la police fédérale américaine se retrouve sous les tirs croisés des démocrates et des républicains. Accusé de politiser le travail du FBI et de menacer ainsi sa réputation d'impartialité, James Comey est même soupçonné de manœuvrer au profit de Donald Trump. Le patron du FBI s'est-il mis officieusement au service du parti républicain ? La question se pose, au vu des derniers rebondissements qui agitent la campagne américaine, à quelques jours du scrutin qui se tiendra le 8 novembre.

Alors que James Comey a lui-même annoncé début juillet que le dossier était classé, le patron de la police fédérale fait volte-face, vendredi 28 octobre, en écrivant, dans un bref courrier au Congrès, que le FBI avait "appris l'existence d'e-mails qui semblaient pertinents dans le cadre de l'enquête" sur l'utilisation par Hillary Clinton de sa messagerie privée pour ses correspondances officielles, lorsqu'elle était secrétaire d'Etat.

Une occasion en or pour Donald Trump

James Comey précise cependant au Congrès que le Bureau ignore "si cette découverte est significative", car ses agents n'ont alors pas encore obtenu de mandat pour consulter ces e-mails, retrouvés sur un ordinateur utilisé par une proche collaboratrice de la candidate démocrate. Le dossier n'est donc qu'une coquille vide à ce stade, mais cela n'empêche pas Donald Trump et ses supporters de bondir sur l'occasion pour marteler leur slogan favori dès le meeting suivant : "Lock her up !" — "Enfermez-la !". Quatre jours plus tard, l'avance de Clinton dans les sondages se tasse et Trump se réjouit de revenir au coude-à-coude, pour la première fois depuis le mois de mai.

Dans le même temps, la chaîne CNBC et le Huffington Post (liens en anglais) révèlent que le directeur du FBI s'est opposé, début octobre, à ce que le Bureau publie les résultats d'une enquête concernant les supposées tentatives de la Russie d'influencer l'élection américaine en faveur de Donald Trump. James Comey aurait estimé qu'une "puissance étrangère essayait de saper l'élection. Il croyait que c'était vrai, mais refusait de le dire avant l'élection", selon une source citée par CNBC. Une prudence à l'opposé de son implication personnelle dans l'enquête sur les e-mails de Hillary Clinton.

Mardi, le FBI remet une petite pièce dans la machine en annonçant sur l'un de ses comptes Twitter la publication d'un vieux rapport d'enquête sur l'amnistie controversée accordée par le président Bill Clinton, à la fin de son mandat, en janvier 2001, au sulfureux trader Marc Rich. Le Bureau assure qu'il s'agit de la "mise en ligne automatique" d'un dossier, qui plus est largement expurgé de ses données jugées confidentielles. De quoi rappeler tout de même un épisode embarrassant pour le nom Clinton, avec cette affaire sur laquelle James Comey avait personnellement enquêté, rappelle CNN (en anglais). Le porte-parole de Hillary Clinton, Brian Fallon, juge d'ailleurs "étrange" cette date de publication.

Un républicain "intègre" 

Tous les regards sont désormais braqués sur lui, le patron du FBI, venu troubler une campagne qui n'en avait pas vraiment besoin. Cette incursion dans la vie politique est d'autant plus surprenante que ce géant - il mesure plus de 2 mètres - s'est bâti une réputation impeccable, qui lui vaut des louanges, y compris de la Maison Blanche, quant à son "intégrité" et ses "principes". Nommé en 2013 par Barack Obama à la tête du FBI, James Comey a été enquêteur pendant une quinzaine d’années au bureau du procureur à New York puis en Virginie, avant de devenir procureur fédéral à New York début 2002, puis ministre adjoint de la Justice sous la présidence de George W. Bush, en 2003.

Enregistré comme Républicain "presque toute sa vie d'adulte", James Comey a soutenu financièrement les campagnes des conservateurs John McCain en 2008 et Mitt Romney en 2013, précise Politico (en anglais). Mais il a déclaré en juillet "ne plus être inscrit" chez les Républicains. D'ailleurs, James Comey est connu pour résister aux pressions politiques. Comme en mars 2004, alors qu'il assure l'intérim du ministre de la Justice John Ashcroft, hospitalisé après un malaise. Il refuse de céder à "l’avocat de la Maison Blanche et du chef de cabinet de George W. Bush, qui le poussent à valider le programme de la NSA" que John Ashcroft avait rejeté, raconte Libération

Opération transparence ou piège politique ?

Et si le patron du FBI s'était retrouvé piégé ? Deux solutions s'offraient à lui, lorsque ses agents ont découvert ces e-mails jugés "pertinents" dans l'enquête sur Hillary Clinton : informer le public ou garder le silence. En écrivant au Congrès, il risquait "d’être accusé de torpiller la campagne Clinton et de nourrir la rhétorique de Donald Trump sur la 'corruption' supposée de sa rivale". A l’inverse, son silence lui aurait valu d'autres soupçons venus du camp républicain, qui lui avait déjà reproché, à l'été 2016, de chercher à protéger Hillary Clinton, en déclarant que "le comportement négligent" de l'ancienne secrétaire d'Etat ne méritait pas de poursuites. Donald Trump avait alors dénoncé un "système truqué", comme il l'a fait des dizaines de fois tout au long de la campagne.

Aux employés du FBI, James Comey écrit s'être senti "dans l'obligation" d'avertir le Congrès, après avoir affirmé "plusieurs fois ces derniers mois que notre enquête était achevée". "Au milieu d'une élection, il y a un risque important d'être mal compris", reconnaît-il d'ailleurs. L'incompréhension grandit à la lecture du New York Times, qui affirme que le FBI a choisi de passer sous silence deux affaires importantes pendant l'été, pour ne pas perturber l'élection. "La première concerne le directeur de campagne de Donald Trump, Paul Manafort, et des affaires secrètes avec l'Ukraine. La seconde se concentre sur les relations de Hillary Clinton avec les donateurs de sa fondation", explique le quotidien.

En prétendant jouer la transparence, si près de l'Election Day, le directeur du FBI a donc surtout semé la confusion. Sur son compte Twitter, l'économiste Paul Krugman, partisan de Hillary Clinton, ne décolère pas. Le prix Nobel 2008 et éditorialiste du New York Times a d'abord soupçonné James Comey de vouloir "renverser l'élection", puis de "ne pas chercher à faire élire Trump, mais de soutenir les sénateurs républicains", avant d'envisager que par son "comportement irresponsable", finalement, "James Comey a peut-être fait une faveur" à Hillary Clinton.

Une cohabitation inévitable

Quelle que soit l'issue de l'élection, c'est peut-être avec le département de la Justice que James Comey risque d'être le plus fâché. Avant d'écrire au Congrès, le patron du FBI a consulté le département de la Justice, dont il dépend. Mais il a choisi de balayer les mises en garde de la secrétaire à la Justice et procureure générale des États-Unis Loretta Lynch. Il a piétiné au passage la traditionnelle réserve du département de la Justice, formalisée en 2012 par l'ancien procureur général Eric Holder, dans une note envoyée à tout le ministère. Il y était demandé aux agents, dont fait partie le patron du FBI, d'être "particulièrement attentifs à sauvegarder la réputation d'impartialité, de neutralité et d'indépendance politique", rappelle le New Yorker (en anglais)

Pour le moment, James Comey se retrouve donc bien seul contre tous, analyse The Atlantic (en anglais), qui estime que "tout le monde est en colère après lui". Certains observateurs jugent que "cette capacité à s’aliéner successivement les deux camps ne fait que prouver l’indépendance du directeur du FBI, résume LibérationD’autres y voient une habile stratégie visant à ménager les deux extrêmes de l’échiquier politique". Car James Comey, nommé en 2013, dispose d'un mandat de dix ans à la tête du FBI. A moins de démissionner, il devra donc cohabiter avec celui ou celle qui sera élu(e) le 8 novembre et même avec son successeur.