Présidentielle américaine : comment le tailleur-pantalon est devenu une arme pour Hillary Clinton

Aux Etats-Unis, le "fashion statement" désigne le choix, par un individu, d'un vêtement empreint d'une charge esthétique, symbolique ou politique forte. Une "déclaration de mode", en français dans le texte. Qu'en est-il du tailleur d'Hillary Clinton ? Choix par défaut, ou message politique ? Facilité, ou signe extérieur de pouvoir ?

La candidate démocrate à la présidentielle américaine, Hillary Clinton, lors du troisième et dernier débat de la campagne, mercredi 19 octobre 2016. 
La candidate démocrate à la présidentielle américaine, Hillary Clinton, lors du troisième et dernier débat de la campagne, mercredi 19 octobre 2016.  (JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Parmi les touristes qui arpentent le pont de Brooklyn, à New York, des silhouettes multicolores se détachent de l'horizon grisâtre. Costards rouge vif, bleu marine, blanc immaculé, fuschia... Blazers au vent, une poignée de supporters de Hillary Clinton endimanchés se dirigent gaiement vers le QG de campagne de la candidate démocrate à l'élection présidentielle, situé à quelques encablures de là. Ce samedi 22 octobre, ils défilent sans mot d'ordre, mais respectent une consigne vestimentaire stricte : tailleur-pantalon obligatoire !

4 people, 3 weeks, 2 pleats, 1 incredibly special #nationalpantsuitday but nothing is more important than November 8. Let's finish this. Rt @itsmagicm

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Cet uniforme prisé des femmes de pouvoir occidentales – aussi appelé en anglais "pantsuit" (prononcez "pène-tsoute") – est devenu un emblème de la campagne d'Hillary Clinton. Contrairement à Angela Merkel, ou Theresa May, qui le portent en toute discrétion, l'ancienne secrétaire d'Etat américaine en a fait un combo iconique. 

Franceinfo s'est demandé comment, au fil des ans, la probable future première présidente des Etats-Unis a réussi à faire sienne cette tenue utilitaire, d'abord conçue comme un rempart contre les traitements sexistes. Un processus en trois étapes.

1Parler des idées, plutôt que des vêtements

En 1969, un Américain marche sur la Lune. La même année, une Américaine, Charlotte T. Reid, "pétillante brunette", députée de l'Illinois, "fait l'histoire" de son pays en débarquant en pantalon dans les couloirs du Congrès, raconte le Washington Post. "On m'a dit qu'il y avait une femme en pantalon dans les couloirs, alors je suis venu voir cela de mes propres yeux", réagit même un élu, bluffé par ce grand pas pour (la moitié de) l'humanité. Interdit dans l'hémicycle du Sénat américain juqu'en 1993 (non, ce n'est pas une faute de frappe), le tailleur-pantalon a, depuis, perdu son caractère transgressif. Mais en 2016, il envoie un message aussi clair que discret. "C'est un vêtement qui dit, en substance : 'S'il vous plaît, cessez de parler de mes vêtements'", relève The Atlantic, en référence à ce vêtement qui laisse peu de place à la fantaisie.

La sénatrice américaine Hillary Clinton et la présidente de la CDU allemande, Angela Merkel, en 2004, ensemble et en tailleur.
La sénatrice américaine Hillary Clinton et la présidente de la CDU allemande, Angela Merkel, en 2004, ensemble et en tailleur. (ULI DECK / DPA / AFP)

Inlassablement scrutée par les médias du temps où elle était première dame, Hillary Clinton a tenté, dès sa première campagne en 2000, d'anéantir toute envie de parler de son look, au bénéfice de ses idées, pour être élue au Sénat. "Cette année-là, en campagne, elle a porté exactement le même tailleur noir à veste claire, quasiment tous les jours, se souvient le New York Times. C'était un éclair de génie. La preuve qu'une femme pouvait éliminer les commentaires vestimentaires simplement en faisant comme les hommes : en portant des tenues interchangeables."

Attention, cette solution précaire face à l'inégalité de traitement entre les hommes et les femmes politiques tolère mal l'audace. Quand en 2007, Hillary Clinton ose évoquer le coût des études supérieures vêtues d'un col en V, suggérant sous sa blouse l'existence d'une poitrine, une journaliste du Washington Post relève qu'il est "très surprenant de voir ainsi s'exprimer discrètement la sexualité et la féminité, dans un environnement aussi conservateur - esthétiquement parlant - que le Congrès".  Et de noter, gênée : "C'était comme tomber sur un homme avec la braguette ouverte. Détournez le regard !" Cela coûte combien, sinon, des études supérieures ?

2Reprendre le contrôle de la conversation

Pour la blogueuse Deb Rox, citée dans le livre Love Her, Love Her Not : The Hillary Paradox, de Joanne Cronrath Bamberger, cet uniforme permet plutôt aux femmes de pouvoir de reprendre le contrôle de la conversation. "Sachant qu'elle ne pourrait pas s'affranchir des attaques et des observations sur son apparence, [Hillary Clinton] a réduit cette attention à une seule question (...) : 'De quelle couleur est son tailleur aujourd'hui ?'", analyse-t-elle. Une question aussi anodine que : "De quelle couleur est sa cravate ?", pense Deb Rox. 

Une question anodine, certes, mais qui n'empêche pas les médias de lire entre les fibres. Habillée en blanc lors du dernier débat organisé face à Donald Trump, Hillary Clinton s'est inscrite, pour un spécialiste "mode" du Hollywood Reporter, cité par ABC, "dans la lignée des suffragettes qui s'habillaient en blanc pour défendre le droit de vote des femmes (...) afin de rappeler qu'elle est la candidate des femmes". Son tailleur pourrait même titiller l'électorat latiniste ! Un chercheur israélien relève que "'candidat', vient du mot latin 'candidatus', qui veut dire 'vêtue de blanc'.  [En blanc], vous signifiez que vous n'avez rien à cacher et que vous êtes pure. A l'inverse de Trump." Heureusement que la chaîne n'a pas sollicité son analyse au sujet cette chouette tunique caca d'oie arborée un jour par la même Hillary Clinton... 

3Faire passer un message politique

Chez Hillary Clinton, le "pantsuit" est un bouclier à plusieurs niveaux : en multipliant elle-même les blagues sur sa tenue, elle a défini la ligne rouge, cédant volontiers le tailleur (et rien que le tailleur) aux regards des critiques. Le New York Magazine a ainsi retrouvé la trace d'une de ces premières blagues publiques sur sa prétendue addiction aux "pantsuits", le 7 novembre 2000. Fraîchement élue sénatrice de l'Etat de New York, l'ex-First lady tire le bilan de sa première campagne en tête d'affiche : "Soixante-deux comtés, 16 mois, trois débats, deux opposants et six tailleurs noirs plus tard, grâce à vous, nous y voilà", lançait-elle. 

En rejoignant Twitter en 2013, elle s'est aussitôt présentée, avec auto-dérision, en "accro aux tailleurs-pantalons" dans sa biographie. Sa première photo postée sur Instagram, deux ans plus tard, mettait en scène son hésitation entre trois modèles, un bleu, un blanc et un rouge, rappelle The Atlantic - les couleurs du drapeau américain. La campagne de 2016 a montré que c'est un modèle bleu roi qui deviendra iconique.

A 2015 highlight: meeting with a tiny future president. For more, see link in bio!

Une photo publiée par Hillary Clinton (@hillaryclinton) le

En quête d'une identité visuelle forte pour promouvoir la candidate Clinton devant les Américains, son équipe de campagne a logiquement tiré partie de ce choix vestimentaire. En déclinant des t-shirts "imitation pantsuit", elle offre le soupçon de décallage dont l'ex-sénatrice avait tant besoin, notamment pour séduire les jeunes électeurs. A 30 ans, Sami Kriegstein, organisatrice de "la marche des tailleurs-pantalons" entre Manhattan et Brooklyn, incarne ce succès en terme de communication : "[Cette tenue] définit Hillary, qui elle est vraiment, assure-t-elle au Hollywood Reporter. C'est une femme dans un milieu d'homme. Son tailleur parle à toutes les femmes qui tentent de briser leur propre plafond de verre." 

Jadis mécanisme de défense, le "pantsuit" de Hillary Clinton apparaît en cette fin de campagne comme un symbole féministe. Une tenue iconique, pour Vogue. Un code classique, mais aussi symbolique et politique, voire impertinent, quand les contre-cultures ou les jeunes générations s'en emparent, des simples militants au groupe punk féministe queer Le Tigre, en passant par de jeunes chorégraphes branchés "flash mob" et Justin Timberlake. Comme quoi, les temps changent : les cheveux du candidat auront davantage fait bavarder que ceux de la candidate.