Election américaine : après la défaite de Donald Trump, la crise de foi des complotistes QAnon

L'échec du président sortant face à Joe Biden pousse ses partisans conspirationnistes à imaginer de nouvelles théories du complot pour ne pas perdre espoir.

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Le militant QAnon Jake A., surnommé "le loup de Yellowstone", manifeste aux côtés de militants pro-Trump devant le centre où a lieu le dépouillement de la présidentielle américaine, le 5 novembre 2020 à Phoenix, dans l'Arizona. (OLIVIER  TOURON / AFP)

Que se passe-t-il dans la tête d'un conspirationniste quand la théorie du complot à laquelle il croit se heurte à la réalité ? La victoire de Joe Biden à l'élection présidentielle américaine met à l'épreuve la foi des QAnon.

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Pour ces complotistes d'extrême droite, Donald Trump est une figure héroïque, quasi messianique, partie en guerre contre un "Etat profond", une élite démocrate mondialisée, de mèche avec un réseau pédophile et sataniste, qui gouvernerait les Etats-Unis, voire le monde, en secret depuis des décennies. Le héros devait révéler cette cabale au grand jour, faire arrêter ses membres. Mais au moment où la prophétie devait enfin se réaliser, sa présidence s'achève par une défaite. Voilà qui jette le trouble dans les esprits.

Le silence de "Q" intrigue ses "soldats"

Cet émoi est accentué par le silence de la personnalité centrale de la mouvance : "Q", l'internaute anonyme qui, à coups de messages cryptiques, a propagé sa théorie complotiste sur les réseaux sociaux depuis le début du mandat de Donald Trump. Le dernier message de Q* remonte au matin de l'élection. Un extrait du discours de Gettysburg, prononcé par Abraham Lincoln en 1863, accompagné de la photo d'un drapeau américain flottant au vent et de cette promesse : "Ensemble nous gagnons". Depuis plus rien.

"Je ne comprends pas pourquoi 'Q' n'a pas envoyé de messages", s'interroge un QAnon au lendemain du scrutin. "Oui, je crois que nous avons besoin d'être rassurés maintenant", répond un autre, cité par Marc-André Argentino, doctorant à l'université californienne de Concordia, qui étudie la manière dont les groupes extrémistes diffusent leur propagande sur internet. 

L'universitaire signale aussi la publication dans le forum Reddit intitulé "Victimes QAnon"* de nombreux messages de proches de la mouvance s'alarmant de l'effet désastreux de la présidentielle sur la santé mentale de leurs parents. Sur le forum 8kun où la communauté QAnon a migré, certains, incrédules face au résultat de l'élection, se lamentent sur leurs espoirs déçus. La frustration le dispute à la colère. 

"Les résultats font naître du désarroi et le silence de Q entraîne des questionnements, constate pour franceinfo Tristan Mendès France, maître de conférences à l'université de Paris et collaborateur de l'Observatoire du conspirationnisme. Certains QAnon sont en déshérence et attendent une parole de sa part. D'autres se disent que s'il ne publie rien, c'est pour faire comprendre à sa communauté qu'elle n'a plus besoin de lui."

"Faites confiance au plan"

Comme pour se rassurer, beaucoup répètent* un des mantras QAnon : "Trust the plan" ("Faites confiance au plan"). "Tenez bon. Notre combat ne fait que commencer", lance un autre* à l'adresse des "soldats numériques" de Q, qui viendraient à douter. "Les patriotes contrôlent la situation", renchérit une autre*, relayant un long message de "Joe M", un membre influent du mouvement. "On voit énormément de messages de soutiens de ce type. Ça prouve qu'il y a un besoin de se rassurer. Ça témoigne d'une posture défensive", juge Tristan Mendès France, qui a assisté sur Telegram à des échanges similaire entre des QAnon français (ici ou ).

"Certains adeptes QAnon sont déconcertés, mais la plupart font toujours confiance au plan, confirme Travis View, chercheur spécialiste du complotisme et animateur du podcast QAnon Anonymous, interrogé par Vice*. Honnêtement, QAnon est tellement centré sur Trump qu'il y a peu d'espoir que les adeptes acceptent la défaite jusqu'à ce que Trump le fasse. Et même dans ce cas, ce n'est pas une garantie."

Certains sont désabusés, mais ce ne sont pas les plus nombreux et, même si ça se fissure un peu pour une grosse partie d'entre eux, les QAnon sont dans le déni.

Tristan Mendès France, maître de conférences à l'université de Paris

à franceinfo

Le propre d'une théorie du complot est d'être irréfutable aux yeux de ses partisans. La rhétorique conspirationniste QAnon s'adapte donc au nouveau scénario pour que la thèse complotiste reste infaillible.

Donald Trump aurait ainsi remporté le vote populaire. Joe Biden ne devrait sa victoire qu'à une fraude généralisée. Les médias tromperaient le peuple américain. "L'Etat profond a dépensé toutes ses munitions pour renverser le gouvernement américain", croit un QAnon sur Twitter. Mais les recours en justice du camp Trump et les recomptages des voix feront éclater la vérité. La victoire de Donald Trump et des QAnon sera alors totale. "Ce sera une grosse 'pilule rouge' à avaler pour ceux qui sont toujours endormis", tweete un autre. Il peut encore se passer beaucoup de choses d'ici l'investiture le 20 janvier 2021, font valoir d'autres.

L'attitude du président sortant conforte les QAnon dans cette croyance. Dans ses tweets et ses conférences de presse, Donald Trump revendique la victoire, dénonce des fraudes massives, refuse de reconnaître son adversaire comme le "président élu". "Trump est allé jouer au golf aujourd'hui. Il est allé jouer au golf hier. Il ne s'inquiète pas. Avez-vous déjà vu Trump ne pas riposter", assure un QAnon dans un message vidéo.

Obnubilés par cette prétendue fraude électorale, les QAnon en cherchent les preuves et partagent les photos et vidéos douteuses, répandant des rumeurs plus fausses les unes que les autres. La fabrique à complot tourne à plein régime. L'accusation de fraude dans le Wisconsin naît au sein de la communauté QAnon sur le réseau social Parler, devenu le repaire de l'extrême droite américaine, avant d'être propagée sur Twitter ou Facebook, où elle atteint une plus large audience, expose Radio Canada. Jusqu'à être relayée par Donald Trump lui-même. 

Une surenchère de rumeurs complotistes

La phrase de Q "Watch the water" ("Méfiez-vous de l'eau qui dort") prend un sens nouveau, relate Politifact*. L'eau ("water") ferait référence à un filigrane ("watermark") qui aurait été apposé en secret sur les bulletins des "votes légaux" par le président et le département de la Sécurité intérieure. Un piège tendu aux démocrates et à leurs "votes illégaux". La théorie se retrouve sur le groupe Facebook "Stop the Steal" que le réseau social a rapidement fermé, observe le journaliste de The Daily Beast* Will Sommer.

Beaucoup sont pris dans les nouvelles théories du complot liées aux élections promues par les figures QAnon.

Julian Feeld, journaliste indépendant et co-animateur du podcast QAnon Anonymous

à Vice

Le complotisme QAnon trouve même une justification à l'épisode grostesque du Four Seasons de Philadelphie, note sur Twitter un chercheur en science politique de l'université d'Oxford, Andrew Lewis. L'avocat personnel du président sortant, Rudy Giuliani, a tenu sa conférence de presse dénonçant de supposées fraudes dans l'Etat clé de Pennsylvanie sur le parking d'un paysagiste, coincé entre un crématorium et un sex-shop, plutôt que devant un hôtel de luxe, samedi. Pourquoi ? Pas parce que quelqu'un dans l'équipe Trump s'est trompé. Non, mais parce qu'en pleine bataille électorale, il était urgent de dévoiler le soi-disant blanchiment d'argent pratiqué dans les boutiques de cette chaîne. 

L'activisme des QAnon pour dénoncer le trucage de l'élection ne se limite pas aux réseaux sociaux. Des partisans de la théorie complotiste manifestent également aux côtés d'autres militants pro-Trump devant les centres de dépouillement où sont comptés et recomptés les bulletins de vote.

A Phoenix, dans l'Arizona, Jake A., surnommé "le loup de Yellowstone", harangue la petite foule qui surveille les allées et venues des journalistes soupçonnés de faire entrer dans le bâtiment les faux bulletins de vote cachés dans leurs véhicules. Le "Shaman Q", arborant sa coiffe à cornes de bison, leur parle notamment du "SharpieGate", cette théorie du complot selon laquelle les assesseurs ont donné des feutres aux électeurs républicains pour qu'ils remplissent leurs bulletins ; un marqueur qui invaliderait leurs votes.

Une présence QAnon qui inquiète parfois les autorités. A Philadelphie, deux suspects armés ont ainsi été arrêtés jeudi devant le Convention Center. Un chapeau et des autocollants à la gloire de Q ont été découverts par les policiers dans leur Hummer. D'après les premiers éléments de l'enquête, cités par CNN*, ils seraient venus là persuadés que de faux bulletins de vote y étaient dépouillés.

Si Donald Trump a perdu, l'idéologie QAnon, elle, a gagné, estime The Atlantic*. La croyance complotiste a été confortée par un président qui a relayé plus de 265 fois ses théories sur Twitter, selon le décompte de Media Matters*, une ONG proche des démocrates spécialisée dans la vérification des informations issues de médias conservateurs. Après quatre ans de cette présidence, elle s'est enracinée dans les esprits aux Etats-Unis, mais aussi en Europe.

Elle a aussi gagné le parti républicain. Media Matters* a recensé 97 personnalités politiques ayant embrassé la cause. Deux ferventes supportrices des thèses QAnon ont été élues à la Chambre des représentants : Marjorie Taylor Greene en Géorgie et Lauren Boebert dans le Colorado. Preuve qu'elle s'est constituée en une force électorale solide.

* Les liens marqués d'un astérisque renvoient vers des articles en anglais.

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