Tribune Election américaine : ce qui sépare Marie Le Pen de Donald Trump

Plutôt que de ne voir que les points communs entre la présidente du Rassemblement national et le président sortant des Etats-Unis, Brice Teinturier préfère insister sur ce qui les sépare.

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Radio France
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Marine Le Pen et Donald Trump (montage). (THOMAS SAMSON / AFP - ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP)

Même si beaucoup de choses semblent relier Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national et plusieurs fois candidate à la présidence de la République en France, et Donald Trump, président des Etats-Unis battu dans sa tentative de réélection par Joe Biden, il y a en réalité plus à apprendre de leurs différences. C'est ce que développe Brice Teinturier, directeur général délégué d'Ipsos en France, dans une tribune pour franceinfo.


Il y a une tentation en France à rapprocher la performance électorale de Donald Trump, même battu, avec le potentiel électoral de Marine Le Pen, les deux ayant en commun d’incarner ce qu’on appelle souvent le populisme et de partager, il est vrai, un certain nombre de ressorts (un ancrage dans les territoires ruraux et les petites villes plutôt que les grandes métropoles, la dénonciation de l’establishment et d’élites coupées du peuple, celle des méfaits de la mondialisation ouverte, etc.). Malgré cela, il nous semble plus fécond de bien mesurer tout ce qui les sépare.

Tout d’abord, et on l’oublie un peu vite, Trump n’est pas le représentant des hors système ou des antisystèmes même s’il a pu user de cette sémantique. Il est avant tout le candidat des Républicains, dans un système politique profondément polarisé et plus bipartisan que jamais, notamment depuis les années 2000. Cela n’a rien à voir avec la France, fondamentalement fragmentée en multiples chapelles politiques et dont la dynamique centrale est au contraire d’aller toujours plus loin dans la dislocation des formations traditionnelles.

En conséquence, et c’est une autre différence notable, Donald Trump est parvenu à fabriquer ce que jamais le Rassemblement national n’a réussi : des coalitions sociologiques et politiques. Oui, l’électorat blanc, populaire et déclassé, vote largement pour Trump, tout comme l’électorat populaire broyé par la mondialisation fournit en France le gros des bataillons de Marine Le Pen. Mais Trump agrège à ces blancs déclassés dans des proportions importantes un électorat financièrement aisé et épris de liberté d’entreprendre beaucoup plus qu’en attente de protection et de régulation, ce qui n’est rigoureusement pas le cas de celui de Marine Le Pen. Il a d’ailleurs jusqu’au bout conservé une crédibilité économique comparable à celle de Biden alors que c’est un point de faiblesse majeure de Marine Le Pen.

L'un intègre, l'autre ne parvient pas à agréger

D’un point de vue idéologique enfin, ces deux segments de l’électorat de Trump, socialement très éloignés, peuvent néanmoins se retrouver dans un conservatisme culturel partagé, dont l’hostilité à l’avortement est le symbole le plus clair. Ce n’est là encore pas le cas de l’électorat de Marine Le Pen, le conservatisme culturel étant davantage un marqueur d’une partie de la droite traditionnelle que du RN. Bref, l’un est un intégrateur qui parvient à unir des segments de la population apparemment aux antipodes l’une ne parvient pas ou pas encore à agréger des coalitions potentiellement gagnantes.

Mais le plus important est peut-être ailleurs : la puissance du récit de Trump tient dans la force propulsive de son Graal : "Make America Great Again" est une promesse positive puissante. Elle permet de structurer le combat d’un héros, Donald Trump, qui lutte contre des adversaires qui eux sont en opposition avec ce Graal : la Chine, les médias, les "socialo-marxistes" représentés par Biden, les politiciens traditionnels, etc. Ce Graal s’appuie sur deux idées parmi les plus puissantes de l’histoire de l’humanité : l’amour de la liberté et l’éloge de la force.

Le récit du Rassemblement national n’a jamais été capable de proposer un Graal positif aussi fort. Depuis 40 ans, il joue sur le même triptyque, que l’on retrouve notamment dans ses discours à l’occasion du 1er mai : une vision apocalyptique de l’avenir : la décadence, le déclin inéluctable de la France. Une raison à cela : la faillite des élites, incapables, aveugles, coupées du peuple. Une cause majeure enfin, l’immigration. Un Graal positif et inclusif, voilà ce qui manque, entre autres, à Marine Le Pen.

Allons plus loin : si en 2020 Donald Trump a échoué, ce n’est pas en raison d’une personnalité de plus en plus "border line". Narcissique et border line, il l’était et l’a été de 2016 à aujourd’hui ! Plutôt qu’une explication psychologisante, la surenchère dans la dénonciation de ses adversaires est surtout la conséquence d’une difficulté accrue à avoir un Graal aussi puissant et positif qu’en 2016. Tout simplement parce que la position de sortant, dans une situation économique affaiblie par la crise sanitaire, le rendait moins opérant.

Marine Le Pen ne l’a pas encore compris. Jean-Luc Mélenchon si, qui nous parle maintenant d’harmonie !

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