Reportage Election américaine : malgré la défaite, les républicains de Virginie-Occidentale estiment que Trump "ne doit pas se laisser faire"

Article rédigé par
envoyé spécial en Virginie occidentale - Robin Prudent
France Télévisions
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Dans le comté rural de Grant, plus de 88% des habitants ont voté pour le président sortant lors de la présidentielle.

"Quelle élection ? Une réélection, oui !" Dans l'encadrement de sa porte d'entrée, cette supportrice de Donald Trump n'en démord pas. "Le scrutin a été malhonnête dans plusieurs grands Etats", s'époumone la quinquagénaire, plantée à quelques pas de ses pancartes et drapeaux pro-Trump. Un discours répété à toutes les portes auxquelles nous avons toqué dans ce comté rural de Virginie-Occidentale, au lendemain de l'annonce de la victoire de Joe Biden, à l'élection présidentielle américaine. Ici, comme à la Maison Blanche, on refuse de concéder la défaite.

Dans la capitale du comté de Grant, Petersburg, on compte à peine 3 000 âmes et presque autant de drapeaux américains. "Ici, tout le monde est républicain !" lance Ramon, 67 ans, en tee-shirt et pantalon camouflage. C'est (presque) vrai. Cette année, 88,4% des habitants du coin ont voté pour Donald Trump, un record dans l'Etat rouge de Virginie-Occidentale. Et une tradition : ici, il n'y a jamais eu de vague Obama ou Clinton.

Ramon, dans le comté de Grant en Virginie-Occidentale (Etats-Unis), le 8 novembre 2020. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

"Je suis triste de voir la tournure qu'a pris cette élection, il y a eu de la triche", lâche ce retraité à la fine barbe grisonnante. D'un ton calme et posé, il émet des doutes sur la sincérité du scrutin et veut apporter des preuves : "Je sais qu'un homme qui habite à côté de chez moi a reçu deux bulletins. Un ici et un autre qu'il n'avait pas demandé à son ancienne adresse en Pennsylvanie ! Il aurait pu voter deux fois, ce n'est pas normal", explique-t-il. En réalité, ce risque de doublon est vérifié (et corrigé) lors du dépouillement.

Le vote par correspondance dans le viseur

Cette année, ce sont ces votes par correspondance qui cristallisent les critiques. Il faut dire que leur nombre a littéralement explosé avec la pandémie de Covid-19 : pas moins de 65 millions d'Américains ont participé à l'élection en envoyant leur bulletin par la poste, soit près de la moitié des électeurs. "Ce n'est pas normal, il faut réformer ce système électoral", plaide Alan, 65 ans, bob enfoncé sur sa chevelure blanche. "On demande une carte d'identité pour acheter de l'alcool mais pas pour voter par correspondance", s'agace-t-il, en omettant la vérification des signatures sur les bulletins.

Alan, dans le comté de Grant en Virginie-Occidentale (Etats-Unis), le 8 novembre 2020. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Mais ce qui a le plus énervé ces électeurs républicains, c'est la "remontada" des démocrates dans les Etats clés, après une première nuit favorable à Donald Trump. "J'ai passé plusieurs jours devant la télé et à un moment, le nombre de voix pour Trump a arrêté d'augmenter, ce n'est pas possible !" s'insurge Daby, accompagnée de son fidèle chien chow-chow. "Il était très largement en tête et tout d'un coup, ils ont stoppé le décompte et tous les bulletins Joe Biden sont arrivés", renchérit Ginnie. Cette quinquagénaire aux cheveux courts a aussi passé la nuit électorale collée à la chaîne conservatrice Fox News et reste abasourdie par ce retournement.

"Il y a des Etats qui n'ont pas été déclarés républicain le soir même et le lendemain, ils sont devenus démocrates. Cela n'a pas de sens !"

Ginnie, électrice républicaine

à franceinfo

Sauf que ce "blue shift" ("décalage vers le bleu") était largement anticipé par les observateurs. Et pour une raison simple : les votes par correspondance, comptabilisés plus tard dans certains Etats, étaient largement favorables aux démocrates. Une tendance logique, puisque ces derniers avaient appelé leurs militants à voter massivement en avance et que le camp républicain avait, à l'inverse, émit des doutes sur la fiabilité de ce mode de vote.

"J'espère qu'il ira jusqu'à la Cour suprême !"

Près d'une semaine après le jour de l'élection, ces républicains de Virginie-Occidentale soutiennent donc les actions en justice promises par le président sortant pour contester le scrutin. "Donald Trump va se battre jusqu'au bout et il a raison", soutient Ramon devant ses pancartes pro-Trump plantées dans le jardin. "J'espère qu'il ira jusqu'à la Cour suprême !" s'emporte même Tim, un agriculteur du comté. "Il ne doit pas se laisser faire", répète-t-il, en égrainant les accusations émises par Donald Trump depuis plusieurs jours.

La ville de Petersburg dans le comté de Grant, en Virginie-Occidentale (Etats-Unis), le 8 novembre 2020. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Une fois cette colère passée, la plupart des habitants laissent tout de même poindre un peu de résignation. "Je ne pense pas que le recomptage changera quelque chose maintenant", lâche Alan en caressant son chien. "Au fond, je pense que c'est plié, surtout qu'il y a beaucoup de juges démocrates", reconnaît aussi Ginnie, avec une pointe d'amertume. Une déception pour celle qui remercie Donald Trump d'avoir "fait augmenter sa feuille de paye" grâce aux réductions d'impôts.

"Ils vont essayer de mettre en place le socialisme"

Au coeur des champs vallonnés de la Virginie-Occidentale, les habitants imaginent mal qu'une contestation massive puisse encore changer le cours des choses. "Nous sommes républicains, nous ne manifestons pas comme les démocrates, demain on va simplement reprendre le boulot", lâche Daby, devant sa maison entourée de forêt. Loin des grandes villes où quelques supporters de Trump, parfois armés, se sont rassemblés, cette Amérique profonde n'est pas prête à se soulever.

"Je ne pense pas qu'il y aura de guerre civile."

Alan, électeur républicain

à franceinfo

D'ailleurs, certains reconnaissent même, à demi-mots, que la victoire des démocrates ne changera pas grand-chose à leur vie. "Je ne suis pas trop inquiète par Joe Biden", lance Ginnie, assise sur sa terrasse en bois, face à une pancarte "Jésus est mon sauveur, Trump est mon président". "Ce sont les gens autour de Biden qui me font peur ! Je pense qu'ils vont essayer de l'évincer pour mettre en place le socialisme", ajoute cette chrétienne convaincue.

Ginnie, dans le comté de Grant en Virginie-Occidentale (Etats-Unis), le 8 novembre 2020. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Elle n'est pas la seule à s'alarmer de ce possible changement de ligne. "Kamala Harris est une socialiste !" s'exclame Daby, sans sembler connaître les positions plutôt centristes de la nouvelle vice-présidente. Alan, lui, retourne à son atelier en grommelant : "De toute façon, ce sont toujours des millionnaires qui gagnent et ils ne feront rien pour des petits travailleurs comme nous."