Forum sur la paix sans les États-Unis : Donald Trump "est dans une logique de casser le multilatéralisme"

Les États-Unis "cherchent à redistribuer les cartes à leur avantage en cassant des institutions ou des textes multilatéraux", décrypte le spécialiste Pierre Verluise.

Melania Trump, Donald Trump, Angela Merkel et Emmanuel Macron, le 11 novembre 2018 à Paris.
Melania Trump, Donald Trump, Angela Merkel et Emmanuel Macron, le 11 novembre 2018 à Paris. (FRANÇOIS MORI / POOL / AFP)

La défense du multilatéralisme était au cœur du Forum sur la paix, qui s'est ouvert dimanche 11 novembre à La Villette, à Paris, en présence de plus de 60 chefs d'État ou de gouvernement. Grand absent de cette réunion, les États-Unis, qui n'ont envoyé aucune délégation. Donald Trump "est dans une logique de casser le multilatéralisme", estime sur franceinfo Pierre Verluise, docteur en géopolitique, fondateur de diploweb.

franceinfo : Que reflète cette absence ?

Pierre Verluise : C'est la preuve de la puissance des États-Unis, même quand ils ne sont pas là, on en parle. Cet événement est très instructif sur ce qu'est la puissance. La puissance, c'est une capacité de faire, de faire faire, d'empêcher de faire ou de refuser de faire. M. Macron a prouvé sa capacité de faire, de faire faire, quant à M. Trump, il a montré sa capacité de refuser de faire. Il est allé au cimetière de Suresnes pour ensuite reprendre l'avion et il a tenté de mettre en œuvre sa capacité d'empêcher de faire. C'est-à-dire de donner d'emblée à cet événement, qui a été mis en musique très difficilement avec peu de moyens, mais qui est une réussite pour cette première édition, un empêchement de continuité.

Donald Trump poursuit-il sa ligne ?

Il est dans une logique de casser le multilatéralisme, que les États-Unis ont eux-mêmes construit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à leur plus grand bénéfice pendant longtemps. Les États-Unis sont le dos au mur face à la montée en puissance de la Chine en particulier et ils cherchent à redistribuer les cartes à leur avantage en cassant des institutions ou des textes multilatéraux comme les accords de Paris, ou les accords avec l'Iran. C'est une logique qui vise à les remettre au centre du jeu, à gagner du temps pour rester plus longtemps la première puissance du monde en sachant que la Chine monte.

Est-ce une rupture que marque Donald Trump ?

C'est davantage une continuité avec ces prédécesseurs et une rupture dans le ton, dans la brutalité assumée. On peut penser que ce n'est pas très inspirant dans un monde qui reste conflictuel que de mettre ainsi en avant tant de testostérone alors que le monde n'a pas besoin de ça. Il marque une forme de mépris, de brutalité, de violence symbolique, certes, mais c'est une forme de violence par rapport à ses alliés. Face à cela, les autorités françaises cherchent à la fois à remettre en place un système multilatéral et à réinventer la négociation, un vivre ensemble, quand les États-Unis sont dans une logique de remettre leur puissance au goût du jour et accessoirement nourrir un électorat.

Emmanuel Macron l'a rappelé dimanche, la France, pour exister, a besoin d'alliés. Mais l'Allemagne est affaiblie. Est-ce un coût d'arrêt au moteur franco-allemand ?

Il y avait, il y a un peu plus d'un an, une fenêtre d'opportunité extraordinaire si Mme Merkel avait été correctement réélue. Peut-être a-t-elle voulu faire le mandat de trop. Ce qui est certain, c'est qu'elle n'a pas été réélue de manière confortable. Elle a mis plus de six mois pour obtenir une coalition du gouvernement et depuis, l'appui interne est relativement faible. Résultat, Paris, qui espérait trouver à Berlin un soutien pour relancer la construction européenne, ne le trouve pas. L'Allemagne n'est pas active, il ne se passe pas grand-chose, on a derrière nous une fenêtre d'opportunité qui se referme. C'est assez terrible quand on sait les défis démographiques, économiques, politiques, stratégiques qui pèsent sur l'Union européenne.

La Russie peut-elle jouer un rôle ?

Elle cherche à revenir à la table du jeu, elle y est notamment au Moyen-Orient, elle plaide pour un monde multipolaire, parce qu'elle pense qu'elle pèsera davantage dans un monde multipolaire. C'est pour ça que M. Poutine était présent à La Villette [où se réunit le Forum sur la paix], ce système est tout sauf généreux.