Création d'une "Force de l'espace" aux États-Unis : "Une relance de la course à l'armement particulièrement néfaste"

Pierre Conesa, haut-fonctionnaire de la Défense, estime vendredi sur franceinfo que cette annonce constitue "le lancement d'une nouvelle guerre des étoiles".

La création d\'une \"Force de l\'espace\" par Donald Trump lancerait une \"guerre des étoiles\" selon le haut-fonctionnaire pour la Défense Pierre Conesa.
La création d'une "Force de l'espace" par Donald Trump lancerait une "guerre des étoiles" selon le haut-fonctionnaire pour la Défense Pierre Conesa. (MANDEL NGAN / AFP)

Le vice-président américain Mike Pence a annoncé le 9 août 2018 la création d'une "Force de l'espace", une force armée supplémentaire voulue par Donald Trump. Cette annonce constitue "le lancement d'une nouvelle guerre des étoiles, avec toute les déstabilisations que ça peut entraîner, notamment sur des pays comme la France ou des puissances moyennes qui veulent assurer leur propre sécurité", estime sur franceinfo Pierre Conesa, haut-fonctionnaire de la Défense et auteur du livre La Fabrication de l'ennemi.

franceinfo : Est-ce qu'avec cette décision Donald Trump s'inscrit dans la lignée de Ronald Reagan et sa "guerre des étoiles" lancée en 1983 ?

Pierre Conesa : Oui, il a un peu Ronald Reagan comme modèle. Il a le souci de l'imiter ou de laisser une trace dans l'Histoire un peu analogue à la sienne mais la situation était assez différente à l'époque. On était dans la génération Reagan avec une rivalité très accrue avec l'URSS, donc Reagan avait conçu la course à l'espace comme une manière d'épuiser l'ennemi principal. Avec Donald Trump, on est dans une situation complètement différente. Les Américains maîtrisent complètement l'espace, il n 'y a pas de menace au sens propre du terme. De plus, une guerre de l'espace serait une guerre paralysante et pas une guerre de destruction sur le territoire.

C'est donc un enjeu purement électoral ? Il montre les muscles ?

C'est un des enjeux. Il dit que les États-Unis sont menacés dans leur suprématie sur l'espace, ce qui est quand même une forme assez originale de présentation. Quand on a découvert que la NSA écoutait pratiquement le monde entier, y compris la chancelière allemande, personne n'a considéré qu'il fallait augmenter tous les moyens de renseignement pour empêcher les États-Unis d'écouter tout le monde. On est donc dans un système auto-prédicateur, c'est-à-dire qu'il fait la prédication et ensuite il la réalise. 

C'est une relance de la course à l'armement qui est particulièrement néfaste en ce moment parce qu'aucune nation ne peut accepter que quelqu'un assume la totalité de la supériorité militaire dans tous les domaines.Pierre Conesaà franceinfo

Après la guerre du Kosovo, le général en chef de l'armée indienne, c'est-à-dire de la plus grande démocratie du monde, disait : "On ne lutte pas contre les Américains sans le nucléaire." Ce sentiment de menace que décrit Trump est aussi commun à beaucoup d'autres pays qui vont être amenés à faire exactement la réplique de ce que Donald Trump annonce, c'est-à-dire la guerre à l'espace.

Aujourd'hui, les militaires du monde entier dépendent de plus en plus des satellites et des outils de géolocalisation. Est-ce qu'il y a donc de vrais enjeux pour les armées des grandes puissances aujourd'hui ?

Tout à fait mais jusqu'à maintenant on avait conçu et accepté l'idée qu'on démilitarise l'espace, c'est-à-dire qu'on ne fasse pas d'introduction d'armes de destruction dans le domaine spatial. Ça peut déstabiliser la France parce que notre système de frappe nucléaire suppose qu'on puisse avoir une capacité autonome de décision de frappes, de conduite de missiles.

On est vraiment dans le lancement d'une nouvelle guerre des étoiles, avec toutes les déstabilisations que ça peut entraîner, notamment sur des pays comme la France ou des puissances moyennes qui veulent assurer leur propre sécurité.Pierre Conesa

Si on a une guerre de l'espace, des puissances pourraient être en mesure de détruire nos fusées intercontinentales quand elles sont en trajectoire spatiale, donc on pourrait nous empêcher d'avoir ce moyen de rétorsion qu'on considère nous comme défensif. Tout cela nous obligerait ensuite à avoir nous aussi une guerre de l'espace qui protégerait nos propres satellites et nos propres capacités nucléaires.