Corentin Sellin, spécialiste des Etats-Unis, vous a répondu sur les "midterms" : "Une césure géographique, sociale et mentale"

Les résultats quasi-définitifs des élections de mi-mandat annoncent une cohabitation politique pour les deux prochaines années : une Chambre des représentants démocrate et un Sénat républicain. Corentin Sellin vous a répondu sur les conséquences du scrutin.

Des électeurs dans un bureau de vote de Las Vegas, dans le Nevada (Etats-Unis), le 6 novembre 2018.
Des électeurs dans un bureau de vote de Las Vegas, dans le Nevada (Etats-Unis), le 6 novembre 2018. (DAVID BECKER / GETTY IMAGES / AFP)

Donald Trump devra cohabiter lors des deux dernières années de son mandat. Les démocrates ont pris le contrôle de la Chambre des représentants, mercredi 7 novembre, tandis que les républicains renforcent leurs positions au Sénat, au terme des élections de mi-mandat. Le président des Etats-Unis a crié victoire, mais les démocrates aussi, se réjouissent des résultats.

En attendant les résultats définitifs du scrutin, qui nuanceront ces nouveaux équilibres, Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et spécialiste de la politique aux Etats-Unis, a répondu aux questions des internautes de franceinfo.

Donald Trump peut-il réellement crier victoire, après la forte poussée des votes en faveur des démocrates pour la Chambre des représentants ? (question posée par @Sofia)

Corentin Sellin : Il faut attendre les derniers résultats, en particulier, pour le Sénat, en Arizona et dans le Montana, qui peuvent nuancer le jugement. Toutefois, l'élargissement de la majorité républicaine au Sénat, pour un président en exercice, est un incontestable succès. Mais il ne doit pas masquer, comme tente de le faire Donald Trump, le fait qu'il devra désormais affronter une Chambre des représentants hostile.

Peut-on parler de "match nul" dans ces élections ? (@Vincent)

De fait, chaque parti se retrouve à la tête d'une chambre du Congrès. Cependant, ce constat est superficiel. Les démocrates s'attendaient sans doute à quelques victoires plus spectaculaires, avec quelques têtes d'affiches finalement défaites : Beto O'Rourke au Texas, Andrew Gillum en Floride et Stacey Abrams en Géorgie, même si elle conteste encore le résultat. Quant aux républicains, les rodomontades de Trump sur son "succès incroyable" sont à mettre en rapport avec la carte électorale du Sénat, qui était la plus favorable possible pour lui. Sur 35 sièges soumis à l'élection, 26 étaient détenus par des démocrates et 9 par les républicains, dont un seulement dans un Etat gagné par Hillary Clinton. Il y avait donc peu de danger pour sa majorité.

La victoire des démocrates à la Chambre va-t-elle faciliter les enquêtes sur Trump ? (@Maquis)

Libre aux démocrates, avec leur majorité à la Chambre des représentants, de relancer des enquêtes ou d'en créer de nouvelles, par l'intermédiaire des comités parlementaires. Mais ils devront veiller à ne pas sembler "persécuter" Donald Trump, qui pourrait en tirer bénéfice électoralement.

La majorité de Donald Trump au Sénat lui donne-t-elle la légitimité de ses décisions internationales ? (@Corinne)

La majorité élargie de Donald Trump au Sénat lui donne en tout cas les mains libres pour sa politique étrangère, dont le Sénat est traditionnellement et historiquement la cotutelle, avec la présidence. Le président des Etats-Unis pourra en particulier compter sur un appui renouvelé des sénateurs républicains pour sa politique de sanctions tous azimuts contre l'Iran et ses bras de fer commerciaux avec la Chine, voire l'UE.

Une centaine de femmes ont été élues lors des midterms. Que peut-on en déduire ? (@women)

On peut parler d'abord d'un véritable effet générationnel. Les femmes démocrates, en particulier, se sont senties visées dès le début de la présidence Trump par la misogynie des paroles du président, mais aussi par l'hostilité de ses actes envers les droits reproductifs (voir les Women's March, les Marches des femmes, dès son investiture). Par ailleurs, on peut penser que l'échec répété d'Hillary Clinton a motivé beaucoup de femmes à vouloir à leur tour fracturer le plafond de verre de la politique des Etats-Unis.

La participation aux élections semble avoir été très forte. Peut-on expliquer cette importante mobilisation ? (@anonyme)

Les chiffres consolidés ne seront pas disponibles avant plusieurs mois, à l'échelle nationale. Il ne faut pas oublier que ce sont les Etats locaux qui sont en charge de l'organisation des élections et certains d'entre eux autorisent par exemple l'inscription le jour même du vote, ce qui complique l'établissement des statistiques. Mais si on prend l'exemple du Texas, il est déjà clair que l'élection sénatoriale O'Rourke-Cruz a attiré aux urnes presque autant d'électeurs, voire plus, que la présidentielle de 2016. Cela s'explique par un travail de mobilisation à la base des électorats à faible participation (jeunes et minorités).

J'aimerais savoir si, dans les régions où l'on a voté fortement pour Trump à la présidentielle en 2016, il y a eu un changement radical et une augmentation des votes pour le camp démocrate ? (@Colorado)

Il faut distinguer les Etats traditionnellement pivots (Floride, Ohio et Iowa), où Trump et sa coalition électorale ont plutôt bien résisté. Mais dans certains Etats industriels des Grands Lacs (Michigan, Wisconsin, Pennsylvanie), qui avaient basculé d'extrême justesse en faveur de Trump en 2016, lui offrant la victoire, les résultats semblent indiquer un retour d'une partie des ouvriers blancs dans le giron démocrate.

Peut-on encore dire sans un pincement au cœur "les États-'Unis' d'Amérique" au vu des résultats, où la cassure est désormais très nette entre les populations ? (@française de retour)

Ce qui est frappant, dix ans après l'élection de Barack Obama, c'est que ce dernier a totalement échoué, comme c'était son projet prioritaire, à réconcilier l'Amérique bleue (démocrate) et l'Amérique rouge (républicaine). Il y a une véritable césure géographique, sociale, et maintenant mentale, entre une Amérique rurale et des petites villes, en particulier dans le Midwest, qui vénère Trump, et une Amérique des grandes métropoles littorales et des élites urbaines diplômées, qui considèrent le chef de l'Etat comme un imposteur.

Donald Trump est-il légitime pour se représenter en 2020, après le retour en force des démocrates dans ces élections de mi-mandat ? (@anonyme)

Il faut nuancer la notion de "retour en force". La majorité républicaine au Sénat s'est élargie et Donald Trump peut s'en attribuer, à juste titre, la paternité, car il avait tout misé sur ces élections-là, en faisant campagne en Indiana, en Floride ou au Missouri. Le président des Etats-Unis peut estimer qu'il est plus populaire que jamais auprès de sa base. Et il a de toute façon déjà accumulé un trésor de guerre considérable pour sa réélection, grâce à des levées de fonds : 106 millions de dollars à la mi-octobre 2018, à deux ans du terme, donc.

Quel est encore le poids de Bernie Sanders ? A-t-il encore une chance pour 2020 ? (@gaumeboss)

Ces élections de mi-mandat auront été mi-chèvre mi-chou pour Bernie Sanders (réélu sénateur dans le Vermont). Il a imposé, lors des primaires, sa ligne politique avec en particulier son programme de "medicare for all" (Sécurité sociale universelle), mais lors de cette nuit des midterms, cette doctrine de gauche a connu plusieurs échecs sévères, dans d'autres Etats. En particulier celui d'Andrew Gillum, en Floride, qui avait été soutenu par Sanders. L'âge de Sanders (il aurait 79 ans, le jour de son investiture) est de toute façon un obstacle qui paraît irrémédiable.

Y a-t-il une figure qui émerge au sein des démocrates en vue des élections présidentielles de 2020 ? (@Carlos DS)

Oui, on peut penser à Gretchen Whitmer, élue gouverneure du Michigan, Etat gagné par Trump en 2016. Elle a su le reconquérir en s'adressant à l'électorat populaire blanc non diplômé, qui avait fui Hillary Clinton en 2016. De nombreux représentants nouvellement élus, comme Alexandria Ocasio-Cortez à New York (dans le district du Bronx), sont aussi très populaires, mais leur statut de représentant les rendra moins audibles à l'échelle nationale. Gavin Newsom a, lui, été élu gouverneur de Californie, plus grand Etat de l'union, mais le regard porté par les Etats du Midwest sur les Californiens et leur "modèle de civilisation" (rapport à l'environnement, législation plus dure sur les armes...) risque de nuire à sa carrière nationale.