VIDEO. Affaire Adama Traoré : "Ce qu'on est en train de tuer, c'est la France" et "ses grandes valeurs", affirme le rappeur Abd al Malik

"Je serai toujours du côté des victimes et je serai toujours du côté de la justice", affirme l'artiste qui appelle tous les Français à "être là".

GEORGES THO / RADIO FRANCE

Le rappeur Abd al Malik, qui a participé mardi à la manifestation organisée par la famille d'Adama Traoré, réunissant plus de 20 000 personnes à Paris, a mis en garde jeudi 4 juin sur franceinfo à ce que cela ne finisse pas par "une guerre civile" en France. En écho avec la mort de George Floyd aux États-Unis, des manifestations ont été organisées en France pour réclamer justice quatre ans après la mort d'Adama Traoré lors d’une interpellation policière. Selon le rappeur, ce "qu'on est en train de tuer, c'est la France [...] et ses grandes valeurs" démocratiques en ne rendant pas justice.

franceinfo : Vous avez pris la parole lors de la manifestation de mardi. Quel était le sens de votre message ?

Abd al Malik : Le sens de mon message, c'est de dire que finalement, on est tous des citoyens français. Voilà une histoire où il y a une victime claire. Et on est dans un pays où réellement, on doit être du côté des victimes. On doit être du côté de la justice. On a perdu un frère, un ami, un fils. Et on doit avoir cette empathie-là, de dire que si ça m'était arrivé à moi, je voudrais que tout soit mis en place en pour qu'on puisse régler cette affaire et arrêter les coupables, s'il y a des coupables. Et qu'importe si ces coupables sont des policiers ou pas.

C’était une manifestation contre la police ou pour la justice ?

Évidemment, c'était une manifestation pour la justice. Adama Traoré est un symbole. Bien sûr, il y a son histoire, mais en France, il y a plein d'Adama Traoré. Et à partir du moment où des gens ont l'impression qu'il y a un déni de justice par rapport à eux, alors qu’ils font des marches blanches. Un moment, c'est clair qu’on peut être porté par une colère et cette colère, elle est légitime. C'est un combat pour la justice. On doit être aux côtés de la justice et on doit être du côté des victimes. Tout simplement.

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a déclaré que chaque faute des policiers fera "l'objet d'une enquête". Cela ne vous rassure pas ?

Mais le problème, c'est que tous les ministres de l'Intérieur disent ça. Bien sûr, il est dans son rôle et évidemment, je le respecte et je respecte ses paroles. Mais à un moment donné, ce ne sont que des paroles. Aujourd'hui, Adama Traoré, c'est une histoire qui court depuis quatre ans. Il y en a d'autres encore. Ce qu'il faudrait, c'est de passer de la parole à l'acte, qu'il y ait des choses concrètes qui se passent.

Vous ne faites pas confiance à la justice pour aller au bout de cette affaire ?

Ce n'est pas tant à la justice que je ne fais pas confiance qu'à l'ambiance qu'il y a autour. Surtout je vois les choses concrètes qui se sont passées. Assa Traoré et tous les autres, tous les autres comités de victimes passent de victimes à presque coupables, d'une certaine manière, coupable de demander des réponses, coupables de vouloir que la justice puisse faire son travail sereinement.

Il faut faire attention qu'on ne se retrouve pas dans cette espèce de déconnexion entre les élites et le peuple et que ça ne finisse pas par des choses graves qui pourraient être les germes ou les bases d'une guerre civile.

Le rappeur Abd al Malik

à franceinfo

Et ça, c'est assez réel. C'est vrai.

Pensez-vous que les manifestations en France peuvent dégénérer comme aux États-Unis ?

Souvenez-vous de 2005, les émeutes en banlieue. Évidemment. D'autant plus si on a l'impression que parce qu'on a telle couleur de peau, parce qu'on vient des quartiers populaires, on est stigmatisé. On a l'impression qu'il y a une justice à deux vitesses quand ça concerne une partie de la communauté nationale. On a l'impression que les choses ne fonctionnent pas comme elles devraient. Et à partir de là, évidemment que ça peut dégénérer. Le danger est là. Donc, il faut faire attention et c'est très sérieux. Donc, si on a envie de respecter notre pays, si on a envie de respecter notre mère patrie, en fait, il faut rendre justice. Dans le triptyque républicain, il y a liberté, égalité et fraternité. Il faut prendre cette histoire très au sérieux et ne pas juste répondre par de belles phrases, mais par des choses concrètes.

Souhaitez-vous que ces manifestations se poursuivent alors qu’elles sont en théorie interdites parce qu’on n’a pas le droit de se rassembler en France ?

Il y a la vie concrète, mais il y a aussi la vie symbolique. Là, ce qu'on est en train de tuer, c'est la France. On tue ce grand pays avec ses grandes valeurs. Si vous voulez, c'est aussi une question de vie ou de mort, là aussi. Si dans le pays des droits de l'homme, ce sont des lettres mortes et que ça ne se concrétise pas par des attitudes concrètes, on a aussi affaire à une autre forme de mort. Je serai toujours du côté des victimes et je serai toujours du côté de la justice. Ça veut dire que s'il le faut, évidemment, je serai là. Et j'ai envie d'inviter tous les Français à être là. Qu'importe le milieu socioculturel, parce que cette histoire est symbolique, cette histoire nous concerne tous. En réalité, le combat d'un Traoré, c'est le combat pour tous.

Qu'importe notre couleur de peau, qu'importe notre milieu socioculturel, qu'importe notre sexe, nos orientations sexuelles. Ça concerne l'âme de notre pays, ça nous concerne tous.

Abd al Malik

Le rappeur Abd al Malik, le 4 juin 2020.
Le rappeur Abd al Malik, le 4 juin 2020. (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)