Manifestation en soutien à la famille Traoré : "La question des violences policières est en train de sortir des banlieues", analyse un chercheur

Pour Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS, le fait que ce rassemblement ait eu lieu devant le palais de justice de Paris signifie que le débat prend une ampleur nationale. Il fait le parallèle avec la mobilisation des "gilets jaunes".

La manifestation contre les violences policières du mardi 2 juin a commencé devant le palais de justice de Paris avant de progresser dans les 17e et 18e arrondissements.
La manifestation contre les violences policières du mardi 2 juin a commencé devant le palais de justice de Paris avant de progresser dans les 17e et 18e arrondissements. (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

20 000 personnes se sont rassemblées dans le nord de Paris mardi 2 juin, dans la soirée, en soutien à la famille d'Adama Traoré et une semaine après la mort de George Floyd. "Je n'ai jamais vu une mobilisation de cette ampleur par rapport aux violences policières", a déclaré mercredi 3 juin sur franceinfo Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des questions liées à la police. 

"Ce que je trouve très important c'est la localisation" de la manifestation devant le palais de justice de Paris, "le fait de déplacer la protestation vers les lieux qui peuvent régler, réguler la violence policière", explique le chercheur. "C'est un élément de politisation nouveau, la question des violences policières est en train de sortir des banlieues", estime Sébastian Roché.

franceinfo : Etes-vous surpris par l'ampleur de la mobilisation de ce mardi, surtout dans le contexte sanitaire actuel ?

Sébastian Roché : Oui. Moi, je n'ai jamais constaté, au cours de ma carrière, une mobilisation aussi importante et polarisée sur les lieux de pouvoir, parce que le tribunal est un lieu de pouvoir. Je n'ai jamais vu une mobilisation de cette ampleur par rapport aux violences policières. Il y avait une dynamique. On l'a d'ailleurs analysé dans un rapport non-publié, on voyait émerger en France une très grande quantité de petits collectifs qui dénonçaient telle ou telle violence policière. Le phénomène a été augmenté par l'épisode des "gilets jaunes". Et maintenant, il y a le phénomène américain avec la mort de M. Floyd à Minneapolis. Et c'est cette conjonction d'une dynamique nationale et puis d'un contexte international qui, à mon avis, explique ce qui est en train de se passer.

La porte-parole du gouvernement a déclaré qu'il ne fallait pas tout mélanger, qu'il n'y a "pas de violence d'Etat instituée" en France. Vous pensez que les autorités françaises sont inquiètes ?

La crainte des autorités, c'est probablement qu'aujourd'hui la question des violences policières s'installe dans le débat public, et la question des discriminations aussi. La politique du gouvernement et des précédents gouvernements a été de nier le caractère discriminatoire de la police en France. Or, à la fois les travaux de l'Agence européenne pour les droits fondamentaux, du Défenseur des droits, de l'Ined, du CNRS et de Sciences Po ont tous montré depuis dix ans l'existence d'une discrimination policière en France, aussi bien à Marseille qu'à Lyon, qu'à Grenoble, qu'à Paris. Donc, c'est ce débat-là qui est en train, peut-être, de s'ouvrir en France.

Il y a eu une période, finalement, où la violence policière n'était pas dénoncée et était mal documentée. Aujourd'hui, elle est beaucoup mieux documentée par les vidéos.Sébastian Rochéchercheur

Est-ce que ça veut dire qu'on pourra voir d'autres rassemblements de ce genre ?

Je vois ça comme un moment dans une trajectoire. On a des leaders qui apparaissent pour contester l'usage de la violence par la police. Donc il y a quand même une dynamique en cours. Je ne pense pas que cette dynamique va s'interrompre, parce que les évènements de clash entre la police et les citoyens eux-mêmes ne se réduisent pas. Ce que je trouve très important c'est la localisation, le fait de déplacer la protestation vers les lieux qui peuvent régler, réguler la violence policière. C'est le ministère de l'Intérieur d'une part qui donne les instructions et qui a son système de contrôle interne, et puis, c'est la justice qui est un élément du contrôle externe. Et ça, c'est un élément de politisation qui est nouveau. Je crois que la question des violences policières est en train de sortir des banlieues. 

Je ferais un lien avec l'épisode des 'gilets jaunes', où des gens qui étaient des gens qui habitaient dans la campagne dans les petites villes et moyennes villes françaises qui se sont rassemblées à Paris ont fait cette expérience.Sébastian Roché

Elle est devenue un enjeu national de discussion, ce qui n'avait encore jamais été le cas. Et jamais aucun ministre de l'Intérieur n'avait décidé de réviser le schéma national du maintien de l'ordre, par exemple. Il faut vraiment que le gouvernement soit sous pression pour qu'il entame ce type de mesures. Il n'y a pas de convergence, à mon avis, des luttes des banlieues avec celles du reste de la France. Mais il y a une prise de conscience collective qui progresse.

Comment répondre aux attentes de tous ceux qui se sont rassemblés ce mardi soir ?

Il y a d'abord l'affirmation d'un leadership policier à la fois par le ministre et par les directeurs départementaux de la police, qui s'engagent dans une politique active de limitation des discriminations, et pas simplement de dire la police n'est pas raciste, mais de le montrer et de le prouver, de le documenter. Ensuite, il y a une nécessaire transparence des mécanismes de contrôle qui doivent venir également renforcer cette situation.