Etats-Unis : qui est Joe Manchin, le sénateur démocrate pro-charbon qui pollue la vie de Joe Biden ?

Son refus de s'aligner sur le parti a provoqué un coup de grisou à la Maison Blanche où, depuis des mois, on refaçonnait un texte phare sur les infrastructures dans l'espoir de convaincre ce "démocrate conservateur" aussi puissant qu'indépendant.

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Le sénateur démocrate Joe Manchin arrive à une cérémonie où doit s'exprimer le président Joe Biden, le 15 novembre 2021, à Washington (Etats-Unis).  (MANDEL NGAN / AFP)

Un bloc de charbon dans la chaussure de Joe Biden. Le sénateur démocrate Joe Manchin est parvenu, à lui seul, à faire capoter la réforme phare du président américain. En refusant, dimanche 19 décembre, de soutenir au Congrès le mégatexte de loi "Build Back Better", qui englobait mesures sociales, économiques et environnementales, cet élu de Virginie-Occidentale, état rural de l'Est des Etats-Unis, a consumé les espoirs de son parti d'instaurer une politique ambitieuse de réduction des émissions de gaz à effet de serre, indispensable à l'effort mondial de lutte contre le réchauffement climatique.

Parce que les Démocrates détiennent la majorité d'une seule voix au Sénat, Joe Manchin est devenu sous la présidence Biden l'homme politique le plus puissant des Etats-Unis : un faiseur de roi qu'on appelle en grinçant "l'autre président*" dans les couloirs du Capitole. Baron du charbon dans une ancienne région de "gueules noires" devenue un vivier trumpiste et ardent défenseur de la coopération bipartisane, Joe Manchin tire volontiers contre son camp pour défendre les intérêts du secteur des énergies fossiles. Et pour cause, le charbon – combustible le plus polluant jamais utilisé – coule dans ses veines et dans son portefeuille.

De Farmington à Washington

"L'endroit où vous grandissez, par qui et comment vous êtes élevés, c'est cela qui fait ce que vous êtes", déclarait Joe Manchin en juin au New Yorker*. "Si je n'ai pas changé, c'est parce que je suis de Farmington." Cette minuscule ville de quelques centaines d'âmes, nichée dans un coin des Appalaches percé de mines de charbon, le voit naître en 1947. La famille Manchin a un pied dans la mine, le cœur dans les affaires et la tête dans la politique. Après un passage au charbon, "Papa Joe", le grand-père, partage son temps entre l'épicerie locale et la fonction de maire. Le père, John Manchin, propriétaire d'un magasin d'ameublement, prend le relai à la mairie. Un de ses oncles est un influent élu local, tandis qu'un autre, syndicaliste, figure parmi les 78 victimes d'une catastrophe minière qui endeuille Farmington en 1968.

Joe Manchin embrasse la politique locale dès 1982 et, en 1988, abandonne le commerce de tapis pour investir dans le charbon, ou plutôt ce qu'il en reste : les déchets issus des mines abandonnées, que son entreprise, Enersystems Inc., traite et vend comme combustible aux centrales électriques locales. Au début des années 2000, le politique l'emporte sur l'entrepreneur. Joe Manchin installe son fils à la tête du business familial et devient, quatre ans plus tard, gouverneur de Virginie-Occidentale puis, en 2010, sénateur. "Je suis très fier du rôle que les habitants de Virginie-Occidentale ont joué pour fournir de l'énergie à la nation", lance-t-il lors de sa toute première intervention à la Chambre haute*. "Sans le charbon de Virginie, l'éclairage serait bien plus faible."

Le sénateur démocrate, Joe Manchin, discute avec des mineurs, à Matewan (Virginie-Occidentale), le 31 mars 2017.  (BILL PUGLIANO / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

La Virginie-Occidentale n'est déjà plus celle de son enfance. L'Etat qui comptait plus de 140 000 mineurs dans les années 1950, n'en a plus que 13 000 en 2019. Il vieillit, se vide et change de bord politique. Joe Manchin devient le dernier représentant démocrate d'un solide bastion républicain – en 2020, 68,6% des électeurs y ont plébiscité Donald Trump. Autoproclamé "démocrate conservateur", admirateur de Kennedy, il revendique un pragmatisme guidé par le seul intérêt de ses constituants. "Les gens de Virginie-Occidentale m'ont envoyé ici [à Washington] pour aider à régler nos problèmes budgétaires avec des solutions bipartisanes de bon sens", résumait-il en 2012*.

Le plus Républicain des Démocrates

Contre l'augmentation du salaire minimum fédéral à 15 dollars de l'heure, contre les restrictions sur la vente d'armes à feu, contre l'augmentation de l'aide versée aux personnes mises au chômage par l'épidémie Covid-19… Joe Manchin ne détonnerait pas dans le camp adverse. "Techniquement, il est un Démocrate. Mais en réalité, il est un homme sans parti", écrivait Politico en 2018*, rappelant que Manchin a été brièvement pressenti, en 2017, pour rejoindre le gouvernement de Donald Trump, comme secrétaire d'Etat à l'Energie. Lui se présente comme un ardent défenseur du compromis et de la discussion.

En devenant, après l'élection de Joe Biden, l'arbitre de la Chambre haute, le sénateur fait valoir ses talents de médiateur pour injecter son conservatisme dans le très progressiste plan "Build Back Better". Fraîchement élu président de la commission sur l'énergie et les ressources naturelles au Sénat, il redessine ainsi les contours de ce texte titanesque. Il multiplie les coups de fils aux deux camps et reçoit chez lui, sur une luxueuse péniche amarrée sur le fleuve Potomac, aussi bien des élus démocrates que des républicains. "Le club le plus en vogue de Washington est la péniche de Joe Manchin", remarquait en août le Washington Post*.

Des manifestants protestent sur le fleuve Potomac, à Washington (Etats-Unis), devant la péniche habitée par le sénateur démocrate Joe Manchin, le 29 septembre 2021.  (ALLISON BAILEY / NURPHOTO / AFP)

En novembre, ses efforts bipartisans portent leurs fruits : Joe Manchin obtient de diviser par deux le montant du financement de la loi, qui passe de 3 500 milliards de dollars sur 10 ans, à 1 750 milliards. Il torpille au passage tout un volet du plan, le Clean Electricity Performance Program, qui prévoyait un système d'incitation financière et d'amendes pour que les opérateurs électriques abandonnent progressivement les combustibles fossiles au profit d'énergies décarbonées.

Tirer à balle réelle sur le climat

Ce n'est pas la première fois que Joe Manchin ouvre le feu sur une loi défavorable à l'industrie des énergies fossiles. Littéralement. En 2010, dans un clip de campagne, le Démocrate tire à balle réelle sur un texte de loi promu par l'administration Obama pour lutter contre le réchauffement climatique, "parce que ce n'est pas bon pour la Virginie-Occidentale".

Le premier projet de loi qu'il porte au Sénat vise à empêcher l'Agence de protection de l'environnement de revenir sur des permis d'exploitation de mines à ciel ouvert. A Washington, il se bat pour les retraites et l'assurance santé des anciens mineurs, défendant l'industrie comme les hommes et femmes déclassés par son effondrement. Mais aussi, ses propres intérêts financiers.

En 2016, il fait ainsi la promotion d'une loi qui dérégule la gestion des déchets miniers, et plus précisément, des cendres – un des dérivés de l'activité de son entreprise Enersystems – au motif qu'un cadre plus stricte "menacerait des industries vitales et coûterait plus d'emplois inutilement à la Virginie-Occidentale et à la nation". S'il écrit les règles d'une main et joue de l'autre, existe-t-il un conflit d'intérêts ? "Absolument pas", répond le sénateur aux journalistes qui l'interrogent régulièrement sur le sujet, comme le New York Times* en 2011. Le Démocrate répète, pour preuve de sa bonne foi, que ses actifs ont été placés dans un fonds de pension aveugle.

Or, s'il a passé la main à son fils au moment de devenir gouverneur de Virginie-Occidentale, Joe Manchin continue de profiter de l'activité d'Enersystems. Selon le Washington Post*, pour la seule année 2020, l'entreprise lui a versé au moins 492 000 dollars. Ses parts dans l'entreprise sont par ailleurs estimées entre un et cinq millions de dollars. Et ce fonds aveugle qui lui sert si souvent de joker abriterait entre 500 000 et un million de dollars, selon le quotidien.

Selon OpenSecrets*, qui traque les financements des politiques, Joe Manchin est en outre le sénateur démocrate qui a reçu le plus de dons de la part du secteur du charbon. Dans un entretien tourné en caméra caché par Unearthed, une cellule d'investigation de l'ONG Greenpeace, et diffusée en juillet, le lobbyiste en chef du groupe pétrolier Exxon Mobil, Keith McCoy, assure avoir "un mec" particulièrement à l'écoute dans les arcanes du pouvoir : Joe Manchin. "Je parle à son bureau toutes les semaines", se vante-t-il.

Un climato-procrastinateur qui joue la montre

Après son refus de soutenir la loi d'infrastructure de Joe Biden, les progressistes, sonnés, ont martelé que "Build Back Better" et notamment son important volet social auraient profité aux habitants de Virginie-Occidentale. Même le syndicat de mineurs a appelé Joe Manchin, lundi 20 décembre, à reconsidérer sa position. Car son combat pro-charbon coûte cher aux habitants de cet Etat, parmi les plus pauvres des Etats-Unis. Alors que la part de l'électricité produite par le charbon est passée de 52% en 1990 à 19% sur l'ensemble des Etats-Unis, ce taux reste à 89% dans l'Etat de Joe Manchin, explique CNN*. Les centrales électriques, pour beaucoup vétustes et incapables de répondre aux nouveaux standards environnementaux, ont besoin d'investissements, ce qui anéanti la compétitivité du charbon et des déchets miniers vendus par Enersystems. Au fil des ans, la facture électrique des Américains raccordés à ce type de centrale a explosé, comme en Virginie-Occidentale.

Comme sénateur, il ne s'est toutefois pas toujours opposé aux énergies renouvelables, créatrices d'emplois qu'il sait précieux pour son Etat. Il ne nie pas non plus la réalité du changement climatique, ni la responsabilité des activités humaines. Figure de la climato-procrastination, Joe Manchin joue la montre. "Nous ne sommes pas pressés", déclarait-il en novembre*. C'est l'anéantissement pur et simple du charbon qui lui pose problème, explique Gregory Wetstone, président d'une ONG qui milite en faveur du renouvelable et interlocuteur régulier de Joe Manchin. "Au cours de toutes nos conversations jusqu'ici, sa ligne est qu'il ne veut pas pénaliser les énergies fossiles, mais il est d'accord pour inciter aux énergies propres", a-t-il confirmé au New York Times*.

De même, le sénateur préfère miser sur l'émergence de nouvelles technologies, telles que le "charbon propre", chimère agitée par Donald Trump, ou la capture de carbone, un procédé toujours expérimental. Dans ce contexte, l'action de Joe Manchin sur la politique du deuxième plus gros émetteurs de gaz à effet de serre au monde, pourrait mettre l'ensemble de la planète en retard sur ses objectifs climatiques. Un battement d'aile de papillon à Farmington, Virginie-Occidentale, qui contribue aux inondations, tempêtes et autres incendies, à travers le monde.

* Les liens suivis d'un astérisque conduisent vert des contenus en anglais.

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