Aux Etats-Unis, les autorités sont dépassées par la crise des opioïdes : "On déplore des victimes dans tout le pays"

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Des pancartes en hommage aux victimes d'overdoses d'opioïdes sont installées sur une pelouse au pied du Congrès américain, à Washington (Etats-Unis), le 24 septembre 2022. (ALLISON BAILEY / NURPHOTO / AFP)
La crise sanitaire qui frappe les Etats-Unis s'est accélérée depuis deux ans. Elle a coûté la vie à près de 82 000 personnes entre février 2021 et février 2022 et les leviers des pouvoirs publics pour agir restent limités.

"Courtney a découvert les pilules au lycée. Cela s'est transformé en addiction et l'a menée à la mort d'une overdose de fentanyl. Elle avait 20 ans." Lors de son discours sur l'état de l'Union face au Congrès, mardi 7 février, Joe Biden a pris le temps de "partager une histoire bien connue de millions d'Américains". Celle de la crise des opioïdes, qui frappe les Etats-Unis depuis plus de 30 ans.

Ces dérivés de l'opium regroupent à la fois des antalgiques légaux, comme la morphine ou l'oxycodone, prescrits contre la douleur, et des substances illicites comme l'héroïne. Selon les Centres de prévention et de contrôle des maladies américains (CDC)*, plus de 564 000 Américains sont morts d'une overdose de l'un de ces produits entre 1999 et 2020. Et la crise s'est accélérée : les opioïdes ont coûté la vie à près de 82 000 personnes entre février 2021 et février 2022, recense l'agence fédérale dans un de ses derniers bilans*.

L'ampleur de l'addiction aux opioïdes outre-Atlantique reste difficile à évaluer. Il faut distinguer les antidouleurs pris dans le cadre d'un traitement médical, et ceux qui sont "détournés de leur usage initial" ou achetés sur le marché noir. Mais "les médicaments comme l'oxycodone, fortement dosés, peuvent aussi faire entrer les individus dans la dépendance", avertit Elisa Chelle, professeure en science politique à l'université Paris Nanterre et autrice de Comprendre la politique de santé aux Etats-Unis (Presses de l'EHESP, 2019).

"Aucun endroit des Etats-Unis n'est épargné"

Une simple prescription pour une opération des dents de sagesse peut donc parfois mener à de l'automédication, voire à l'achat de substances illégales. Ce phénomène s'est encore accentué avec l'émergence du fentanyl. Développé pour répondre à un besoin d'analgésiques plus efficaces, cet opioïde de synthèse est 80 fois plus puissant que la morphine, selon l'Institut national de la toxicomanie (Nida)*.

Sous sa forme autorisée, il est utilisé dans le traitement de douleurs graves, par exemple pour les cancers en phase terminale. Mais depuis 2019, des cachets fabriqués illégalement (et souvent avec un dosage bien trop élevé) sont devenus une drogue de rue bon marché, abondante et extrêmement addictive.

A lui seul, le fentanyl est responsable de la mort de "plus de 70 000 Américains chaque année", a rappelé Joe Biden mardi lors de son discours*. Il est désormais la principale cause de décès chez les 18-49 ans, selon une enquête fleuve du Washington Post*  publiée en décembre. Alors que les overdoses touchaient surtout les populations blanches et rurales de l'Est, les morts liées au fentanyl ont explosé depuis trois ans chez les Noirs et les Hispaniques, rapporte Bloomberg*.

En 2019 déjà, "Envoyé spécial" s'était intéressé aux ravages causés par cet antalgique. "Aucun endroit des Etats-Unis n'est épargné. On déplore des victimes dans tous les comtés", confirme Wilson Compton, médecin et directeur adjoint du Nida, une agence fédérale de recherche sur les drogues et l'addiction.

"Depuis les années 1980, le nombre d'overdoses d'opioïdes augmente de manière exponentielle. Cette épidémie se répand comme une maladie infectieuse."

Wilson Compton, directeur adjoint du Nida

à franceinfo

La pandémie de Covid-19 est passée par là. "La santé mentale de beaucoup d'Américains a été fragilisée, rendant certains plus vulnérables au risque d'addiction", pointe Elisa Chelle. Durant la crise sanitaire, le nombre d'expulsions et de personnes sans-abri a également fortement augmenté aux Etats-Unis. "Le risque d'overdose mortelle est plus élevé quand vous vivez à la rue ou que vous vivez seul", deux situations plus fréquentes pendant cette période, rappelle Chelsea Shover, épidémiologiste et professeure à l'école de médecine de l'université UCLA (Californie).

Des pilules contrefaites qui tuent en un instant

Certains meurent sans même savoir qu'ils ont pris du fentanyl, souvent utilisé pour couper des drogues illégales. Il fait donc des victimes non seulement parmi les personnes souffrant d'une dépendance à ce type de substances, mais aussi parmi les consommateurs de cocaïne, de cannabis ou de méthamphétamines, relate Bloomberg.

Il sert également dans la fabrication de médicaments contrefaits vendus sur le marché noir, comme l'adderall et la ritaline, utilisés pour le trouble déficit de l'attention avec hyperactivité (TDAH). Or, "une quantité infime de fentanyl peut causer une détresse respiratoire et la mort", relève Wilson Compton. "Il est si puissant que les adolescents, en particulier ceux qui n'ont jamais consommé d'opioïdes auparavant, peuvent mourir (...) en quelques secondes à quelques minutes", déclare à CNN* un spécialiste d'un hôpital de Boston.

Les jeunes consommateurs se fournissent principalement sur les réseaux sociaux, en particulier sur Snapchat, a relevé la chaîne américaine CNBC* fin janvier. C'est le cas de Zach, 17 ans, mort en 2020 après avoir acheté ce qu'il croyait être du percocet, un antidouleur sur ordonnance. Les pilules qu'on lui a vendues étaient en fait coupées au fentanyl, comme l'ont établi des enquêteurs cités par CNN. 

Les cartels mexicains à la manœuvre

Ces cachets provenaient probablement du Mexique. Pas moins de 379 millions de doses de fentanyl ont été saisies en 2022, principalement à la frontière avec le pays voisin, a annoncé fin décembre l'agence fédérale américaine de lutte contre les drogues*. La DEA a précisé que sa priorité était de "vaincre les deux principaux cartels [mexicains], Sinaloa et Jalisco", qui ont supplanté la Chine, responsable des premières cargaisons de fentanyl illicite, achetées sur le marché noir en ligne et envoyées par la poste.

Un chimiste de la DEA, l'agence fédérale américaine de lutte contre les drogues, s'apprête à analyser des pilules de fentanyl, le 8 octobre 2019, à New York (Etats-Unis). (DON EMMERT / AFP)

Car cette substance s'avère peu coûteuse et relativement facile à produire, contrairement à l'héroïne ou la cocaïne. "Il n'y a pas besoin de paysans pour cultiver des champs de coca ou de pavot. Pour fabriquer du fentanyl, il suffit de mélanger des produits chimiques [achetés en Chine] dans des laboratoires clandestins", note Romain Le Cour Grandmaison docteur en science politique à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et expert senior chez Global Initiative.

Les cartels mexicains inondent désormais les Etats-Unis de ces cachets, et ce trafic s'est trouvé au cœur du débat entre démocrates et républicains. "En 2016, Donald Trump a notamment fait campagne pour la présidentielle sur cette question", rappelle Romain Huret, historien spécialiste des Etats-Unis et président de l'Ehess. Le conservateur avait alors promis un mur pour arrêter les migrants illégaux qui transportaient, selon lui, l'essentiel des opioïdes illégaux. Mais la réalité est tout autre, révèle la DEA dans un rapport publié en mars 2021 (en PDF)*.

"La majorité du fentanyl entre aux Etats-Unis par des points de contrôle légaux, dans des véhicules conduits par des citoyens américains. Cette crise n'est donc pas qu'une question de sécurité à la frontière."

Chelsea Shover, épidémiologiste

à franceinfo

D'autant que le fentanyl reste difficile à détecter. "Ce sont des petites pilules, plus faciles à dissimuler que des paquets de cocaïne, explique Romain Le Cour Grandmaison. Contrer ce trafic, c'est chercher une aiguille dans une botte de foin". Pour éviter la recrudescence d'overdoses, "il faut donc surtout des mesures de santé publique", estime le politologue.

Vers une meilleure prise en charge de la dépendance ?

C'est justement l'un des deux axes du plan d'action annoncé au printemps 2022 par Joe Biden. "Il est temps que nous traitions l'addiction comme n'importe quelle autre maladie", a estimé le président américain*. Pour cela, l'Etat fédéral a débloqué 1,5 milliard de dollars, en vue notamment d'une meilleure prise en charge de la dépendance aux opioïdes. "De nombreux Américains n'ont pas accès à des centres proposant des traitements adaptés, en particulier dans les zones rurales, ni les moyens de payer ces soins", souligne Chelsea Shover.

Une partie de cette enveloppe doit également servir à la réduction des risques d'overdoses, par exemple "la distribution de tests permettant de s'assurer que le fentanyl [acheté au marché noir] n'est pas dangereux" car surdosé ou mélangé à d'autres produits, détaille Wilson Compton, directeur adjoint du Nida. "Nous cherchons aussi à rendre plus disponible la naloxone, un médicament qui renverse les effets d'une overdose d'opioïdes. C'est un moyen sûr et simple de sauver des vies."

Un activiste distribue des paquets de Naloxone durant une manifestation à Washington, aux Etats-Unis, le 3 décembre 2021. (BRYAN OLIN DOZIER / NURPHOTO / AFP)

Reste que l'application de ces mesures varie énormément d'un Etat américain à l'autre. "La santé n'est pas une compétence fédérale, l'administration Biden a donc une marge de manœuvre limitée", pointe Elisa Chelle. Certains Etats démocrates, comme New York* ou la Californie*, ont largement investi ces questions de santé publique. Mais dans les territoires conservateurs, l'addiction est perçue comme une "faiblesse morale". "Il y a une forte opposition des responsables et électeurs républicains à ces mesures", poursuit la politologue.

"La crise des opioïdes est plurifactorielle. Il n'y a donc pas une solution unique pour enrayer la mécanique."

Elisa Chelle, politologue

à franceinfo

Il faut également développer "des politiques du logement et de l'emploi qui répondent à la désespérance sociale" de certains Américains. "Traiter les conséquences de l'addiction est essentiel", mais s'attaquer à la racine du problème, en "évitant que les gens ne tombent dans la dépendance", l'est tout autant, insiste-t-elle.

* Ces liens renvoient vers des contenus en anglais.

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