Reportage Après les attentats du 11-Septembre, les musulmans américains sont devenus "des étrangers dans leur propre pays"

Article rédigé par
Envoyée spéciale à Jersey City - Marie-Violette Bernard
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Les musulmans américains ont dû faire face à une vague d'islamophobie sans précédent après les attentats du 11 septembre 2001. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Les Etats-Unis ont enregistré une forte hausse des actes islamophobes après les attaques de 2001. Cinq musulmans de Jersey City, ville du New Jersey voisine de Manhattan, racontent à franceinfo comment ces attentats ont chamboulé leur vie.

"Avant le 11-Septembre, l'islam était un non-sujet aux Etats-Unis." Une casquette vissée sur la tête, Mussab Ali marque une courte pause. "Les attentats ont fait basculer la vie des musulmans et on en voit encore les effets aujourd'hui", reprend l'étudiant de 24 ans, assis dans un bâtiment municipal de Jersey City (New Jersey). Comme lui, des millions de musulmans américains ont dû faire face au traumatisme des attentats de 2001, qui ont ébranlé tout le pays et fait 2 977 morts à New York, à Washington et en Pennsylvanie. Mais ils ont aussi dû surmonter une vague d'islamophobie sans précédent.

Le choc a été particulièrement violent à Jersey City, où les habitants ont une relation toute particulière avec le World Trade Center. La deuxième ville la plus peuplée du New Jersey s'étire le long du fleuve Hudson, en face de la côte ouest de l'île de Manhattan (Etats-Unis). Ici, on s'enorgueillit d'ailleurs d'avoir la "plus belle vue de la région sur les gratte-ciel new-yorkais". Impossible de rater le One World Trade, qui s'élance loin au-dessus du reste du quartier des affaires de The Big Apple. La traversée en ferry jusqu'à l'embarcadère de Brookfield Place, à une rue du World Trade Center, prend moins de dix minutes. Et le train de banlieue qui permet de rejoindre New York s'arrête juste sous le gratte-ciel.

L'île de Manhattan vue depuis Jersey City, dans l'Etat voisin du New Jersey (Etats-Unis), le 25 août 2021. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

"J'ai commencé à avoir peur de dévoiler mes origines"

Rifa Yousafzai, résidente du New Jersey qui travaille à Manhattan, connaît bien cette ligne de train. La jeune femme de 27 ans a migré aux Etats-Unis depuis l'Afghanistan en 1999, avec ses parents, ses trois frères et sa sœur. Après les attaques, le "pays qui a fait de nous ce que nous sommes" est devenu celui "où nous étions harcelés parce que nous étions musulmans", explique-t-elle. Sa mère, parce qu'elle portait le voile. Son père, parce qu'il avait "un très fort accent". "Pourtant, les attentats du 11-Septembre ne sont pas le résultat de l'islam, mais le fait d'extrémistes comme il en existe dans toutes les religions", martèle Rifa Yousafzai, qui rappelle que "des musulmans figurent parmi les victimes".

"Nous [les musulmans] sommes devenus des étrangers dans notre propre pays", confirme Yousef Saleh, né aux Etats-Unis de parents palestiniens. Au collège, ses camarades commencent rapidement à "prêter attention aux noms à consonance arabe". Yousef est victime d'insultes racistes, de moqueries. En 2002, des élèves essaient même de "le rouer de coups". "Il y a aussi eu une fois où des gens ont mis le feu à notre poubelle", complète le conseiller municipal de 32 ans, assis dans un restaurant de Jersey City.

Yousef Saleh se rend dans sa circonscription, à Jersey City (New Jersey, Etats-Unis), le 26 août 2021. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Ces exemples sont loin d'être des cas isolés. Le New York Times* évoque ainsi "une vague d'actes islamophobes" après le 11-Septembre. Si tous n'ont pas donné lieu à des plaintes, le FBI a enregistré un record de 481 crimes haineux contre des musulmans en 2001, contre seulement 28 l'année précédente*. "J'ai commencé à avoir peur de dévoiler mes origines et à me demander comment j'allais pouvoir être moi-même dans ce climat", confie Yousef Saleh.

Saisis par cette même crainte, certains musulmans "se sont repliés sur eux-mêmes et se sont cachés", rapporte Mussab Ali, étudiant en droit d'origine pakistanaise. "Je connais des hommes qui ont rasé leur barbe, d'autres qui ont dissimulé leur religion", confirme Hammad Choudhry, médecin dont les parents ont eux aussi émigré depuis le Pakistan. Les deux hommes ont, au contraire, choisi de proclamer plus publiquement leur religion.

"J'ai décidé de porter la barbe après le 11-Septembre. Je voulais être un exemple pour ma communauté."

Hammad Choudhry

à franceinfo

Avant cela, il lui a néanmoins d'abord fallu dépasser "les doutes" qui l'assaillaient après les attentats. "Je venais de me marier, mon fils n'avait qu'un mois. Je me suis demandé : 'Est-ce que je suis une religion qui appelle à tuer de manière aveugle ? Est-ce que je vais la transmettre à mes enfants ?'" détaille Hammad Choudhry. "Jusque-là, je n'avais jamais été confronté à des musulmans qui voulaient faire du mal à autrui, opine Yousef Saleh, qui avait 12 ans au moment des attaques. J'ai été comme propulsé dans le monde des adultes : il a fallu dès cet instant que je définisse mon identité, ce que signifiait être musulman à mes yeux comme aux yeux des autres."

"Les femmes voilées sont particulièrement exposées"

Jessica Berrocal a, elle aussi, essayé de comprendre "quelle était cette religion qui semblait demander à ses croyants de tuer". La trentenaire a grandi dans le quartier du Queens, "très métissé", avec plusieurs amis musulmans. "Ils m'ont dit que l'islam n'avait rien à voir avec ces attentats, retrace-t-elle. Alors je les ai accompagnés à la prière du vendredi. La mosquée, c'était leur refuge." A l'époque, Jessica n'a que 16 ans. Elle doit mentir à ses parents, colombiens et "chrétiens très pratiquants", qui veulent qu'elle "reste à l'écart des musulmans".

"Au début, j'étais intriguée par cette religion. Et puis j'ai été profondément touchée lors d'une prière. Début 2002, je me suis convertie."

Jessica Berrocal

à franceinfo

La jeune New-Yorkaise cache ses croyances à ses parents, "devenus islamophobes après le 11-Septembre". Elle ne leur annonce la nouvelle qu'au bout de sept ans, lorsqu'elle refuse de rompre le jeûne du ramadan lors d'un repas de famille. Un choc pour ses proches. "Ils m'ont dit que j'étais folle et la conversation a tourné à l'altercation." Les parents de Jessica refusent de lui parler jusqu'à la naissance, en 2013, de sa troisième fille.

C'est pourtant à cette époque que la New-Yorkaise décide de porter le voile, creusant encore le fossé entre elle et sa famille. "Jusqu'à sa mort [en 2020], ma grand-mère m'a suppliée de renier ma religion", confie Jessica Berrocal avec tristesse. Ce choix lui vaut aussi d'être prise à partie par un homme alors qu'elle se trouve dans une laverie, en 2015. "Il m'a dit de 'retourner dans mon pays'. Je lui ai répondu que j'étais née aux Etats-Unis, que ça n'avait aucun sens, détaille la trentenaire, la voix encore blanche de colère en repensant à la scène. Il a rétorqué que je le dégoûtais et il m'a craché dessus."

Hammad Choudhry assure que "les femmes voilées sont particulièrement exposées car leurs croyances sont très visibles". Le médecin de 49 ans estime en outre que l'islamophobie se conjugue souvent avec "du racisme". "J'ai moi-même été victime de profilage racial à l'aéroport pendant des années après les attentats : je faisais presque systématiquement l'objet de contrôles supplémentaires à la sécurité et aux douanes, relate-t-il. Cela ne s'est pas produit depuis un moment mais, désormais, je suis anxieux dès que je dois prendre l'avion."

L'élection de Trump a ravivé les tensions

Selon les musulmans interrogés par franceinfo, la situation s'est encore dégradée avec l'élection à la présidence de Donald Trump. Durant la campagne, fin 2015, le milliardaire républicain a spécifiquement visé les musulmans de Jersey City. "Ils se réjouissaient pendant que le World Trade Center s'effondrait", a-t-il affirmé durant une interview, ajoutant avoir vu des images à la télévision. Cette fausse information a été démentie à plusieurs reprises par la presse américaine*. Mais elle "prouve qu'on ne peut pas minimiser l'impact qu'a eu le 11-Septembre sur notre communauté", insiste Mussab Ali, le regard ferme.

Le "Muslim ban", un décret anti-immigration promulgué début 2017 par Donald Trump, a été un coup dur supplémentaire. Le texte, qui a fait l'objet d'une longue bataille judiciaire avec les associations de défense des libertés, interdisait l'accès aux Etats-Unis aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane. "Cela revenait à dire à tout le pays : 'Nous n'avons aucune preuve, mais l'islam est une menace'", estime l'étudiant.

"Donald Trump a retourné le couteau dans une plaie qui avait à peine commencé à cicatriser."

Mussab Ali, membre de la Commission d'éducation de Jersey City

à franceinfo

C'est ce qui a poussé le jeune homme à se lancer en politique. En 2017, il est élu d'une très courte tête à la commission d'éducation de Jersey City, à l'occasion d'une élection spéciale. Puis il est largement réélu lors des élections de mi-mandat, un an plus tard. "Cela montre que les gens étaient plus à l'aise avec ma religion : ils ont vu que je n'étais pas si différent que ça d'eux, analyse Mussab Ali. Ils ont aussi compris que je ne me battais pas seulement pour les musulmans, mais pour toutes les communautés."

Mussab Ali prend la parole dans les bureaux de la commission d'éducation de la ville de Jersey City (New Jersey, Etats-Unis), le 25 août 2021. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Plus que de la rancœur, l'islamophobie a suscité chez les musulmans interrogés par franceinfo une volonté de "contribuer à donner une nouvelle image, plus positive", de leur religion. "Je suis conscient d'être un ambassadeur de l'islam, explicite Yousef Saleh. Les gens vont se faire une opinion sur les musulmans à partir de ce qu'ils pensent de moi." Le conseiller municipal de Jersey City le sait bien, "il peut impressionner" avec sa carrure de rugbyman, sa haute taille et sa voix grave. D'où son désir d'être perçu comme "un gentil géant". Yousef Saleh parle doucement, sourit beaucoup et répond avec bienveillance à chacun des électeurs potentiels qu'il croise dans la rue.

"C'est épuisant de devoir toujours justifier qui l'on est, admet Rifa Yousafzai, qui ressent elle aussi le sentiment de devoir toujours "se montrer exemplaire". "Mais lorsqu'on aime quelque chose, que ce soit une religion, un sport ou quoi que ce soit d'autre, on est prêt à en parler autour de soi", estime la jeune femme de 27 ans. Avec un objectif en tête, selon Mussab Ali : "Faire comprendre que les valeurs de l'islam et les valeurs américaines ne sont pas incompatibles."

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