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«Un journaliste n’est pas un enfant de chœur», nous dit Albert Londres

Entre deux trains, Albert Londres a bien voulu répondre aux questions de Géopolis. Remontant le temps, nous l'avons «interrogé» sur ses plus grandes expériences professionnelles. De la guerre de 14 à l'Afrique en passant par le Tour de France. Retour sur une vie de grand reportage.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié
Temps de lecture : 5 min.
Albert Londres (date inconnue) (AFP )

Pendant la guerre de 14, votre reportage sur Reims a fait le tour du monde, mais vous avez aussi «couvert» le conflit contre la Turquie dans les Dardanelles?
Retenu par une mauvaise mer, deux jours devant Mytilène, un jour devant Ténédos, je n’ai mis le pied sur cette île que pour voir le Gaulois regagner tout près les autres vaisseaux de l’escadre. Il passait lentement comme un convalescent qui se relève. On l’aurait dit soutenu des deux côtés par des mains attentives à sa marche. Sa blessure cachée sous la ligne de flottaison lui laissait extérieurement son allure.
(Source: Le Petit Journal, 6 avril 1915)

Vous avez vu les pertes navales à partir d'une île grecque?
Ténédos ? Quelle est cette île ? Ceux qui l’ont vue s’étonnent qu’elle figure sur les cartes. Elle est si petite, que du bateau, quand on arrive, on pourrait croire qu’il suffirait d’ouvrir les bras pour l’étreindre toute. C’est Ténédos. Cinq marins anglais fumant leur pipe sont piqués sur la place. La bande de leur béret porte Océan. L’Océan est au fond de l’eau.
En nous retournant, à l’autre bout de Ténédos, voici l’escadre, immobile aujourd’hui. Elle va être prise bientôt par le soir. Des contre-torpilleurs font la police. Il ne fait pas assez clair pour suivre toute la passe. Nous fouillons des yeux le détroit. Nous cherchons instinctivement Carantina. Le Bouvet est coulé là. C’est en somme la seule pensée que nous ayons sur cette montagne : le Bouvet ! C’est que d’ici on a vu ses deux mâts se rejoindre et que l’on a compté une minute et demie avant que sur lui et sur toute la jeunesse qu’il emportait, la mer froidement eût réuni des eaux.
(Source: Le Petit Journal, 6 avril 1915)

La guerre terminée, vous avez été un des rares à avoir été dans la Russie d'après la révolution. Vous avez croisé Lénine et Trotsky?
Il y a Lenine-Trotsky. Sans le premier, qu’aurait fait le second ? Sans le second qu’aurait fait le premier ? C’est Lenine qui a dit «Là dans ce rocher se cache une source. Si quelqu’un frappe, elle jaillira». Et c’est Trotsky qui a frappé. L’un Lénine est le sédentaire; l'autre, Trotsky est ambulant. Lénine médite. Trotsky se fait chauffer des trains. Lénine ne sort pas de Moscou. S'il prend l'air, c'est comme le pape entre les murs de sa forteresse. Trotsky roule dans sa voiture, roule pour son wagon. Où est Trotsky? Il est en Sibérie. Où est Trotsky? Il est sur la Haute Bérésina. Et il est à Petrograd s’il n’est pas à Toula. Lénine réfléchit, écrit. Il publie des brochures: la grande initiative, le travail libre et gratuit, études théoriques dans l'internationale communiste. Il fut journaliste, il le reste. Un journaliste président du conseil dans notre vieux monde dépose sa plume lui la redore.
(Source: L'Excelsior, 1920. Extrait publié par Arléa «dans la révolution des soviets»)

Nous sommes à quelques semaines du Tour de France. Vous avez suivi une étape, qu’est ce qui vous a marqué?
Quand ils gravissaient (les cols), ils ne semblaient plus appuyer sur les pédales, mais déraciner de gros arbres. Ils tiraient de toutes leurs forces quelque chose d’invisible, caché au fond du sol, amis la chose ne venait jamais. Quand leurs regards rencontraient le mien, cela me rappelait ceux d’un chien que j’avais et qui avant de mourir, en appelait à moi de sa peine profonde d’être obligé de quitter la terre.
(Source: Les forçats de la route)
 
Et sur le dopage?
(Interview d’un coureur, Gaston Pelissier, NDLR) : Vous n'avez pas idée de ce qu'est le Tour de France. C'est un calvaire. Et encore, le chemin de croix n'avait que quatorze stations tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons sur la route, mais voulez-vous savoir comment nous marchons? Tenez... De son sac, il sort une fiole: «Ca, c'est de la cocaïne pour les yeux et ça, du chloroforme pour les gencives. Et des pilules, voulez-vous des pilules?» Les frères en sortent trois boîtes chacun. «Bref, dit Francis, nous marchons à la dynamite
(Source: Les forçats de la route)

Vous avez vu la construction du chemin de fer au Congo? Des images difficiles?
Des dizaines de milliers de Loangos, de Bayas, de Saras, recrutés à la baïonnette jusqu’au Tchad, s’épuisent dans la boue, à ouvrir la montagne avec des outils rudimentaires. Dix-sept mille morts sous les coups de la meute hystérique des contremaîtres européens et de leurs tirailleurs sénégalais, eux-mêmes exténués par les épidémies.
(Source: Terre d’Ebène)
 
Vous avez beaucoup voyagé. Une ville vous a-t-elle particulièrement intéressé?
Allez à Marseille, Marseille vous répondra. Cette ville est une leçon. L'indifférence coupable des contemporains ne la désarme pas. Attentive elle écoute la voix du vaste monde et, forte de son expérience, elle engage, en notre nom, la conversation avec la terre entière. Une oriflamme claquant au vent sur l'infini de l'horizon, voilà Marseille.
(Source: Marseille Porte du Sud, 1927)
 
Pour vous le journalisme c’est quoi?
J’ai voulu descendre dans les fosses où la société se débarrasse de ce qui la menace ou de ce qu’elle ne peut nourrir. Regarder ce que personne ne veut plus regarder. Juger la chose jugée. J’ai pensé qu’il était louable de prêter une voix, si faible fût-elle, à ceux qui n’avaient plus le droit de parler. Suis-je arrivé à les faire entendre? Pas toujours.
(Source: Le chemin de Buenos Aires)

Avez vous toujours été dans la ligne de vos différents journaux?
Un reporter ne connaît qu'une seule ligne, celle du chemin de fer.
(Source: Florise Londres, Mon père, 1934 ; cité par Pierre Assouline dans Albert Londres. Vie et mort d'un grand reporter )

Cahuzac, Woerst, Bettencourt, les journalistes ne vont-ils pas trop loin?
Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie.
(Source: Terre d'Ebène)

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