Élections en Turquie : "C'est le scrutin de tous les dangers pour Erdogan"

Pour le spécialiste de la Turquie Jean Marcou, le président en place Recep Tayyip Erdogan est un peu usé par le pouvoir. L'opposition s'est renforcée et organisée en coalition, pour ce double scrutin législatif et présidentiel.

Le président sortant Recep Tayyip Erdogan, lors d\'un meeting à Istanbul (Turquie) le 23 juin 2018.
Le président sortant Recep Tayyip Erdogan, lors d'un meeting à Istanbul (Turquie) le 23 juin 2018. (ARIS MESSINIS / AFP)

Les élections législatives et présidentielle en Turquie organisées dimanche 24 juin sont loin d'être gagnées d'avance, pour le président sortant Recep Tayyip Erdogan. Invité de franceinfo, Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble, titulaire de la chaire Méditerranée et Moyen-Orient, spécialiste de la Turquie, estime même que "c'est le scrutin de tous les dangers pour Erdogan". Plus de 55 millions d'électeurs sont appelés aux urnes. Six candidats sont en lice, dont le leader de l'opposition, Muharrem Ince.

franceinfo : On avait l'impression, vu de France, qu'Erdogan avait réussi à museler les opposants. On se rend compte que ce n'est pas la réalité...

Jean Marcou : Il y a effectivement eu un tournant autoritaire en Turquie depuis plusieurs années. Il a surpris, d'autant plus que la Turquie paraissait un pays en pleine transformation politique et économique. Malgré ce tournant autoritaire, il existe toujours des partis d'opposition et des mouvements de société importants. L'enjeu de cette élection est extrêmement fort puisque, si Erdogan est élu, il appliquera pleinement les réformes qu'il a fait adopter l'année dernière. Un référendum lui a en effet permis de modifier la constitution pour la transformer en régime présidentiel autoritaire. Dans la mesure où il y a un enjeu très fort, cette société est encore capable de se mobiliser. On l'a bien vu pendant cette campagne.

En 2014, Erdogan avait remporté l'élection dès le premier tour avec 52% des suffrages. Aujourd'hui, il pourrait être contraint à un second tour. Qu'est-ce qui est à mettre en cause : son image ou son bilan ?

Un peu des deux. C'est un homme politique qui est au pouvoir depuis plus de 15 ans donc, par la force des choses, il est un peu usé par le pouvoir. Surtout, au cours des derniers mois, il y a eu une détérioration de la situation économique avec une chute libre de la livre turque et une inflation élevée. Même si la Turquie a gardé une croissance importante, dopée par des grands projets, la situation est inquiétante et affecte la population. Il y a aussi évidemment cet autoritarisme, ces purges, cette intimidation des médias permanente qui finit par inquiéter tout le monde, même les partisans d'Erdogan parce qu'au sein même du parti il y a eu des purges importantes. À cela s'ajoute des interventions militaires répétées, notamment en Syrie et en Irak, qui laissent penser par moment à une fuite en avant sur le plan international. Tout ceci n'est pas propre à rassurer l'électorat.

Que se passera-t-il si Recep Tayyip Erdogan n'est pas élu dès le premier tour ?

C'est effectivement envisageable dans tous les cas puisque la dernière élection présidentielle avait vu un premier tour avec trois candidats. Cette année, il y a six candidats, donc un risque de dispersion des voix beaucoup plus fort. S'il n'est pas élu dès ce soir, le grand problème sera les élections législatives. Si son parti n'a pas la majorité absolue dès le premier tour, on peut penser qu'il y aura une sorte d'enchaînement, de dynamique des anti-Erdogan. À ce moment-là, Erdogan aura à affronter un deuxième tour dans un pays qui, en outre, n'a pas l'habitude des scrutins à deux tours, qui n'a jamais voté pour un second tour. Finalement, c'est le scrutin de tous les dangers pour Erdogan.