La confrérie Gülen, un «Etat dans l'Etat turc»

Le président turc semble avoir repris la main après une tentative de putsch sanglante de militaire rebelles dans la nuit 15 juillet 2016. Recep Tayyip Erdogan pointe du doigt son ennemi juré Fethullah Gülen exilé depuis des années aux Etats-Unis. Portrait de cet imam fondateur de la confrérie musulmane Gülen.

Le prédicateur islamique Fethullah Gülen dans sa résidence à Saylorsburg, en Pennsylvanie.
Le prédicateur islamique Fethullah Gülen dans sa résidence à Saylorsburg, en Pennsylvanie. (SELAHATTIN SEVI / ZAMAN DAILY / AFP)

Aujourd'hui âgé de 75 ans, Fethullah Gülen était poursuivi pour avoir tenté de renverser le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan il y a deux ans en fabriquant de toutes pièces des allégations de corruption. Son procès s'est ouvert le 6 janvier 2016 en son absence.

Déjà poursuivi par la justice turque pour «activités anti-laïques», ce fils d'imam exilé aux Etats-Unis a été condamné par contumace en 2000 avant d’être acquitté huit ans plus tard. Le prédicateur, soutenu par des chaînes de télévision et le quotidien le plus vendu de Turquie, Zaman, continue à prêcher et répandre ses enseignements via Internet. Son absence contribuerait même à renforcer la dimension mystique de la confrérie. En 2008, l'homme a été élu l'intellectuel le plus influent de l’année par le magazine américain Foreign Policy.

L'éducation, une priorité
Baptisée en Turquie Cemaat (communauté) ou Hizmet (service), la «néo-confrérie Gülen» revendique trois millions de fidèles et dix millions de sympathisants. Le mouvement, qui s’est internationalisé dès les années 90, s'articule autour d'un réseau d'écoles qui diffusent la culture turque dans plus d'une centaine de pays, principalement en Asie et en Afrique. L'une d'elles a même ouvert ses portes en France, à Villeneuve-Saint-Georges, dans la banlieue sud de Paris.

Les gülenistes sont souvent comparés aux jésuites car tous deux privilégient l'éducation. «Visionnaire, Fethullah Gülen concentre son action sur l’éducation des nouvelles générations et travaille à favoriser l’émergence de nouvelles élites, croyantes mais modernes, patriotes mais investies dans la mondialisation, pieuses mais décomplexées face à la réussite économique», explique le chercheur Bayram Balci. En Turquie, la confrérie offre notamment des bourses à des étudiants étrangers, souvent venus d’Afrique subsaharienne. «Lorsqu’ils rentrent dans leur pays, ces étudiants deviennent des disciples du mouvement Gülen», commente anonymement un chercheur français, sur le site internet de la chaîne France 24.

Les coulisses du pouvoir 
Officiellement apolitique, ce mouvement socio-religieux né dans les années 70 prospère depuis vingt ans dans les coulisses du pouvoir politique. Cultivant le goût du secret et de l’influence, il dispose de relais influents, notamment dans le secteur des affaires où il a créé sa propre organisation patronale, ainsi qu’au sein de la police et de la magistrature. De nombreux élus ou personnalités proches du pouvoir sont considérés comme proches de Fethullah Gülen. A commencer par l'actuel chef de l'Etat Abdullah Gül ou le vice-Premier ministre Bülent Arinç.
 
Depuis la victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) de M.Erdogan aux élections législatives de 2002, la confrérie, qui partage la même base conservatrice et religieuse, est apparue comme l'un des principaux alliés du gouvernement turc. Au moment de sa réélection en 2011 comme Premier ministre, M.Erdogan a ainsi reçu un soutien décisif de ce puissant lobby.

La même base sociale
L’AKP et le mouvement de Fetullah Gülen appartiennent pourtant à deux traditions différentes de l’islam turc: le premier est issu de l’islam politique et le second du mysticisme. Mais, analyse Bayram Balci, ils «possèdent la même base sociale, soit les classes moyennes anatoliennes, moralement conservatrices mais économiquement libérales et favorables à la mondialisation. Ils s’opposent tous deux à l’armée turque et à l’appareil bureaucratique tenus par l’intelligentsia kémaliste».

Si depuis quelques années, des divergences sont apparues entre les deux dirigeants, notamment lors de la fronde anti-gouvernementale de juin 2013, les relations se sont réellement tendues en décembre 2013. En raison notamment de la volonté du gouvernement de fermer les milliers d'établissements de soutien scolaire privés du pays, les «dershane», dont le mouvement Gülen tire une part substantielle de ses revenus. Cette décision aurait conduit au déclenchement de l'opération anti-corruption diligentée par le procureur d'Istanbul Zekerya Öz, réputé proche des réseaux «gülenistes»

La théorie du complot
Comme ligne de défense, le Premier ministre turc accuse de «complot» la confrérie qu'il a qualifiée sans la nommer «d'Etat dans l'Etat». Une thèse qui, pour Zaman, ne tient pas. Pour le journal güléniste, des «ennemis imaginaires de la Turquie servent de boucs émissaires dans la stratégie d'Erdogan pour étouffer les révélations du scandale de corruption».

M.Erdogan «n'est pas du genre à dire : "Oui, je me suis trompé." Sa meilleure défense, c'est l'attaque», observe Cengiz Aktar, professeur de sciences politiques à l'université privée Sabanci d'Istanbul. «Jusque-là, cette stratégie lui a toujours réussi», ajoute-t-il. L'éditorialiste du quotidien Hürriyet Daily News, Cihan Celik, pronostique quant à lui «la fin du mythe de l'AKP insubmersible».

Le gülénistes «divisés»
Reste à savoir si les gülénistes peuvent remettre en cause la victoire annoncée de l'AKP aux municipales et, au-delà, compromettre l'avenir politique de Recep Tayyip Erdogan qui règne sans partage sur la vie politique turque depuis onze ans. 

«Peuvent-ils être une force démocratique, alors qu’ils sont eux-mêmes divisés entre les militants de base du mouvement, ouverts au dialogue, et ceux qui pratiquent leur pouvoir occulte dans les hautes sphères de l’administration et du gouvernement?», s'interroge la journaliste Ariane Bozon (Slate.fr). 

Si la confrérie Gülen n'a jamais affiché la moindre ambition électorale, tous les analystes du pays sont persuadés que sa guerre fratricide avec le gouvernement se traduira dans les urnes, dès les municipales de mars 2014.