"En détruisant le cimetière, ils les ont tués une deuxième fois" : à Suruç en Turquie, les stèles des combattants kurdes détruites

À Kobané, il y a cinq ans, de nombreux Kurdes sont morts en combattant Daech. Certains sont enterrés non loin de là, dans un petit cimetière de la ville de Suruç, en Turquie. Un lieu de mémoire que certains voudraient voir disparaître. 

Les stèles sans noms du cimetière de la ville kurde de Suruç, où sont enterrés des Kurdes qui ont combattu Daech. Le 16 octobre 2019, en Turquie. 
Les stèles sans noms du cimetière de la ville kurde de Suruç, où sont enterrés des Kurdes qui ont combattu Daech. Le 16 octobre 2019, en Turquie.  (MATTHIEU MONDOLONI / RADIO FRANCE)

Il y a des sujets dont on ne veut pas faire des histoires. Des sujets que certains s’efforcent d’effacer des mémoires comme dans ce petit cimetière de la ville kurde de Suruç, à quelques kilomètres de Kobané et de la frontière syrienne.

Une semaine après le début de l'offensive turque en Syrie, les combats continuent de faire rage, en particulier dans plusieurs villes à la frontière. C'était encore le cas à Kobané, il y a quelques jours. Ville symbole de la résistance à Daech, de nombreux combattants kurdes y sont morts, il y a cinq ans seulement. Et c'est ici, dans ce cimetière de la ville proche de Suruç, que certains combattants sont enterrés. "Cette partie-là, c'était prévu pour enterrer les combattants de la résistance de Kobané, explique Adar, défenseur de la cause kurde. Ceux qui n'avaient pas de famille dont on ne savait d'où ils venaient, ils étaient enterrés ici surtout."

74 tombes de combattants kurdes détruites

Adar nous emmène dans ce qu’on appelait encore il y a peu de temps, le “carré des martyrs”. Des anonymes à qui on avait donné comme patronyme le nom de la ville dans laquelle ils étaient tombés. "Ali de Kobané, Serhildan Kobané, comme s'ils étaient tous de la même famille : Kobané, Kobané", répète Adar. Soixante-quatorze tombes pour se souvenir de ceux qui ont lutté contre Daech. 74 tombes que Adar ne parvient pas à retrouver. "Hélas, je ne vois plus le tombeau", se désole-t-il. Adar demande à un homme qui s’approche. Il désigne une petite parcelle derrière les arbres, où quelques tombeaux sont délimités par des parpaings. Sur les stèles, aucun nom, juste des numéros.

"On a peur de dire qui a fait ça"

Un peu plus loin, un groupe de femmes, coiffées du foulard traditionnel kurde, pleure un mort. Adar et l’homme discutent, discrètement, à l’abri des regards. Le sujet est sensible. “La dernière fois quand je suis venu, il y avait leur nom dessus et puis il y avait plus de tombes, non ? Je me trompe ?", demande Adar. "Non, c’est juste, mais hélas certaines tombent ont été détruites", lui répond l'homme. "Mais qui les a cassées ?", reprend Adar. "Je ne peux pas vous le dire, dit l'homme. On a peur de dire qui a fait ça." 

En 2016, les autorités turques, estimant que ce cimetière était de la propagande pro-kurde, décide de le faire disparaître. Il ne peut pas y avoir de héros chez l’ennemi.

Pour moi, c'est pour effacer la mémoire de la résistance de Kobané et surtout pour effacer la mémoire du peuple kurde de son passé.Adarà franceinfo

Avant de partir, l'homme s’approche d’une tombe sans nom mais avec un numéro, le 57. Il ramasse un peu de terre et se frotte le visage avec. Un signe d’humilité et de respect à celui qu’il considère comme beaucoup plus courageux que lui.

Une stèle du cimetière de la ville kurde de Suruç, en Turquie, numérotée 57. 
Une stèle du cimetière de la ville kurde de Suruç, en Turquie, numérotée 57.  (MATTHIEU MONDOLONI / RADIO FRANCE)

Kemal tient une épicerie au centre-ville de Suruç, dans ce qu’on appelle ici, le quartier “Kobané”. Il est habité par des réfugiés, comme lui, venus de la ville syrienne voisine. Sa gorge se serre quand il parle de son fils, mort il y a cinq ans en combattant Daech. "En détruisant le cimetière, ils les ont tués une deuxième fois...", dénonce Kemal. 

Notre souffrance, à nous les Kurdes, est énorme. Est-ce qu’un être humain peut détruire des pierres tombales, les pierres d’un cimetière ? Est-ce qu’on se bat contre les morts ?Kemal, réfugié à Suruçà franceinfo

Et est-ce qu’on tue les vivants dans l’indifférence générale, se demande Mustafa, son associé, debout à côté de lui. “Je pense que tous les gens, dans le monde, en Europe, toutes les organisations arabes, soutiennent les Kurdes. C’est bien, déclare Mustafa, mais concrètement personne n’agit ! Ce n’est plus possible que les massacres continuent comme avant…”  

Les Kurdes se sentent abandonnés, délaissés. Eux qui se sont battus contre Daech, estiment l’avoir fait pour tout le monde… Aujourd’hui, ils ont le sentiment d’être tout seuls.

Turquie : dans un petit cimetière de Suruç, les stèles des combattants kurdes détruites
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