L’Iran nouveau gendarme du Moyen-Orient ?

L’ombre de l’Iran a plané sur la conférence de Paris destinée à définir une coalition contre l’Etat Islamique. Téhéran n’a finalement pas participé à la conférence mais reste pourtant au centre des attentions autour de l’Irak, comme pays chiite et comme pays de près de 80 millions d'habitants voisin de l’Irak. Un retour inattendu de l'Iran au centre du jeu diplomatique.

Le président iranien Hassan Rohani et le secrétaire général de l\'ONU en 2013, lors d\'une session de l\'Onu à New York.
Le président iranien Hassan Rohani et le secrétaire général de l'ONU en 2013, lors d'une session de l'Onu à New York. (ANDREW BURTON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)
Les Etats-Unis ont décidé de ne pas remettre immédiatement l’Iran dans le concert de la «communauté internationale» et le rôle de gendarme de la région. Rôle qui avait été dévolu à la monarchie iranienne avant la révolution de 1979. Washington n’a finalement pas voulu de la présence de l’Iran à la conférence de Paris sur l’EI (Etat islamique), alors que les deux pays semblent défendre la même position. L'Iran a répondu en jugeant illégitime la coalition, estimant que son objectif était de renverser le régime syrien qu'il soutient.
  
Le gouvernement irakien a eu beau «regretter l'absence» de l'Iran, selon son ministre des Affaires étrangères Ibrahim al-Jaafari, il a cependant affirmé que les portes n'étaient pas totalement closes. «Nous sommes ouverts à une discussion» diplomatique sur la lutte contre l'EI, a même indiqué John Kerry. Une façon entre les deux pays de renouer alors que doit se tenir une nouvelle session de discussions sur le nucléaire iranien. Il faut dire que les relations entre les deux pays reviennent de loin. Entre la rupture née de la révolution et le dossier nucléaire, la route est longue pour rétablir des relations normales entre le pays de «l'axe du mal» selon Bush et Washington.

Et difficile pour Washington, dans la lutte contre les sunnites de l'EI, de s'appuyer trop officiellement sur Téhéran, pays chiite, allié de Bagdad mais aussi de Damas et du Hezbollah libanais. Et ce, alors que les principaux partenaires américains restent les monarchies pétrolières arabes, sunnites... même si certains accusent ces pays de pas être totalement étrangers au développement du mouvement djihadiste...

Le président syrien Bachar al-Assad avec le président de la commission des Affaires étrangères du parlement iranien, Alaeddin Boroujerdi, à Damas en 2014.
Le président syrien Bachar al-Assad avec le président de la commission des Affaires étrangères du parlement iranien, Alaeddin Boroujerdi, à Damas en 2014. (SANA / AFP)

La question de la Syrie
En toile de fond, derrière la lutte contre l'EI, la guerre civile syrienne. Car l'EI ne menace pas que Bagdad mais aussi Damas... Or, ici, le concept «les ennemis de mes ennemis...» ne fonctionne donc pas puisque le régime de Bachar al-Assad est aussi un ennemi, selon Washington (ou Paris).

Si le président américain Barack Obama s'est dit prêt à frapper l'EI jusqu'en Syrie, il s'est en outre engagé à renforcer l'aide militaire aux rebelles syriens modérés, qui luttent à la fois contre les djihadistes et le régime de Damas. Résultat, selon l'ayatollah Khamenei, les Etats-Unis cherchent «un prétexte» pour bombarder en Irak et en Syrie «les endroits qu'ils veulent sans autorisation», en prenant l'exemple des frappes de drones américains sur les bases des talibans au Pakistan.

Sur le terrain
Pour Téhéran, la montée d'une force sunnite en Irak représente un vrai danger. Le souvenir de la guerre Iran-Irak (1980-1988) est encore présent. Face à la progression de l'EI, des informations ont fait état d'une intervention de forces iraniennes, malgré des démentis iraniens. 
Selon le site d'al-Jazira, «des centaines de soldats iraniens» avaient passé la frontière, le 3 août, pour se joindre à des forces kurdes de peshmergas afin de reprendre le contrôle de la ville de de Jalawla, à 130 kilomètres au nord-est de Bagdad.


Face à cette situation, Téhéran a évité de trop mettre en cause certains de ses voisins contrairement aux années précédentes. «Les forces radicales ne manquent pas d’influence à Téhéran, mais le gouvernement de Rohani garde le cap au moment où l’incendie djihadiste conduit les pays occidentaux et les monarchies arabes à revoir leur politique iranienne. L’Iran ne veut pas manquer cette occasion de mettre fin à l’ostracisme international dont il est la victime (et parfois l’initiateur)», note Bernard Hourcade.

La réintégration de l'Iran
Le retour de l'Iran sur la scène internationale avait commencé avec l'arrivée au pouvoir du président Rohani. La crise en Irak accélère le mouvement. Ainsi, le changement de Premier ministre à Bagdad s'est fait sans réaction hostile de l'Iran, qui pourtant soutenait al-Maliki.  

Là où certains ne voient qu'un conflit entre chiites et sunnites, 
Bernard Hourcade, spécialiste de l'Iran y voit un conflit entre l'Arabie Saoudite et l'Iran : «L’expression du conflit politique qui oppose les deux puissances régionales émergentes après le retrait  partiel  des troupes des Etats-Unis et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN)». Or, selon le chercheur, «pour garantir son statut potentiel de puissance régionale stable et reconnue», l'Iran doit passer «par un rapprochement avec l’Arabie Saoudite». Une rencontre a d'ailleurs eu lieu dimanche 22 septembre entre les chefs de la diplomatie des deux pays

Trop tôt pour dire si ce rapprochement se concrétisera. Mais pour un autre spécialiste du monde arabe, Gilles Kepel, la chose semble quasi entendue. «Ce qui se passe en Irak, à Gaza ou en Syrie s'inscrit dans le processus de réintégration ou non de l'Iran dans la stratégie moyen-orientale. Aussi bien l'attaque israélienne contre Gaza que l'offensive de l'Etat islamique en Irak se comprennent à partir de ce contexte. Si l'Iran, une fois aboutie la négociation sur le nucléaire et du moins conduit par une direction fréquentable, se voit réintroduit dans le concert des nations, cela veut dire que Téhéran pourra redevenir le gendarme de la région qu'il était avant 1979 », écrivait-il dans Le Monde.

Une idée qui ne plaît pas du tout à un autre spécialiste du monde arabe, Jean-Pierre Filiu qui affirme sur son blog : «Conférer à l’Iran le titre de "gendarme" du Moyen-Orient reviendrait à lui laisser les mains aussi libres dans la région que la Syrie les eut trop longtemps au Liban, avec le lourd bilan que l’on sait, sans pour autant que la stabilité du pays et de son environnement en soit garantie. Miser sur les pompiers pyromanes n’est pas seulement infâme, c’est inepte». Reste à savoir quel est le poids de l'ineptie dans les relations internationales...