Bayram Balci : «La Turquie ne voulait pas rompre avec la Syrie»

Les incidents se multiplient entre la Syrie, en pleine guerre civile, et son puissant voisin du nord, la Turquie. Nous avons voulu replacer les rapports tendus entre ces deux puissances en demandant au chercheur Bayram Balci, diplômé en science politique et civilisation arabo-islamique, chercheur au CERI et au CNRS, son analyse sur le rôle de la Turquie dans la crise syrienne.

Rencontre entre Erdogan et Assad en février 2011
Rencontre entre Erdogan et Assad en février 2011 (AFP/ SANA )

Accrochages à la frontière syro-turque, avion russe intercepté, les incidents se multiplient entre la Syrie et  la Turquie. Le premier ministre turc,  Recep Tayyip Erdogan, a rappelé à cette occasion sa position: "Nous avons mis en garde Assad, nous lui avons rappelé les réformes qu'il devait mettre en place (...) malheureusement, le régime Assad n'a pas tenu ses promesses faites au monde et à son propre peuple », ajoutant: "Personne ne devrait s'attendre à ce que nous restions silencieux devant la répression violente des revendications légitimes du peuple (syrien)».

Pour Bayram Balci, spécialiste de la Turquie, ce pays n’a pas été moteur dans la révolte syrienne.


Que cherche le gouvernement turc en Syrie ?
La Turquie au départ ne voulait pas du tout rompre avec la Syrie. Elle avait de très bonnes relations avec Damas au moment où la crise a éclaté en mars 2011. Or, malgré cela, Ankara a rompu avec le régime de Damas pour plusieurs raisons. Il devenait ainsi de plus en plus inacceptable de ne pas critiquer le régime syrien car les tueries se sont multipliées. Entre mars et aout 2011 la Turquie tente de convaincre, mais par la suite, elle change d’attitude. La Turquie n’est pas devenue neutre, elle a milité pour le départ de Bachar el Assad. Je pense qu’Erdogan et ses conseillers ont dû croire que Damas allait tomber comme les autres régimes en Tunisie, Libye…. Mais il y a eu erreur d’appréciation, car le régime de Damas a fait preuve d’une plus grande résistance, mettant en difficulté la Turquie, avec notamment l’aggravation de la question kurde. 

En effet le régime syrien, comme c’était prévisible, a utilisé la carte kurde, classique, pour punir la Turquie de son engagement avc l’opposition syrienne. Oui, le régime de Damas donne à nouveau des moyens d’actions au PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan, mouvement de guérrilla contre Ankara, NDLR], au moins en permettant à son prolongement syrien, le PYD (Parti de l’Union Démocratique), d’occuper le terrain dans certaines villes syriennes à fort peuplement kurde.

La Turquie cherche une Syrie calme et pacifiée, qui lui permette de faire comme avant, du commerce, de mener une coopération politique qui profite aux deux parties tout en faisant en sorte que le facteur kurde en Syrie ne soit pas une menace à ses intérêts : en gros, elle veut que les Kurdes n’aient pas trop d’influence dans un nouveau gouvernement syrien, et si possible éviter qu’ils d’obtiennent une autonomie comme c’est le cas en Irak. La Turquie a intérêt à maintenir l’intégrité de la Syrie, éviter que le pays ne se divise en plusieurs mini-états, entre zones alaouite, kurde et sunnite.

Tension à la frontière turco-syrienne
Tension à la frontière turco-syrienne (AFP)
 
Ankara entend-il avoir un rôle politique en Syrie ?
La Turquie cherchera à être très fortement associée au destin de la Syrie. Un pays voisin important avec plus de 900 km de frontière commune, dont la situation politique peut avoir des conséquences sur la sécurité intérieure et extérieure de la Turquie. Comme rôle politique, je pense que la Turquie veut surtout contribuer à la création d’une nouvelle Syrie qui soit en bons termes avec elle, et cela me parait légitime.

Elle jouera pour cela de ses bons rapports avec le Conseil national syrien qui a vu le jour en Turquie et où il est basé. Elle doit aussi compter avec le fait qu’elle a accueilli de nombreux réfugiés sur son sol. Mais aussi le fait que l’Armée Syrienne Libre a certains de ses cadres, voire des bases (mais je n’y crois pas trop) en Turquie. On dit aussi qu'Ankara, qui a de bons liens avec les Frères Musulmans, fera de son mieux pour les utiliser dans la future Syrie. C’est vrai, mais il ne faut pas exagérer, laTurquie sait bien que les Frères Musulmans en Syrie ne sont pas la seule force politique et même qu’ils sont faibles, même s’ils sont bien organisés à l’étranger.

Chiites, alaouites, Frères musulmans, Kurdes, la Turquie, ancienne puissance «coloniale», ne joue-t-elle pas un jeu dangereux en Syrie ?
Je pense que les médias exagèrent le comportement néocolonial de la Turquie. Ça fait toujours joli de dire que la Turquie est néocoloniale, qu’il y a un nouvel ottomanisme, etc…. La Turquie est, c’est un fait, un pays important dans la région, par sa taille, son économie, sa proximité avec la Syrie, et de ce fait il est légitime et inévitable qu’elle joue et occupe un rôle important dans le dossier syrien. La Turquie a des ambitions politiques et économiques dans ce pays, mais n’oublions pas qu’elle n’a nullement provoqué ce qui se passe en Syrie. La situation antérieure arrangeait vraiment la Turquie qui a même tout fait pour que le régime se réforme.

Question kurde : la crise syrienne complique pour la Turquie le problème kurde. Mais cela l’obligera aussi à trouver une solution, les discussions étaient dans l’impasse, la crise syrienne les a encore plus gelées mais je pense que, tôt ou tard, Ankara finira par faire des concessions sur la question kurde sur son propre sol, accordant de nouveaux droits aux Kurdes. Le problème est que la crise syrienne pousse tout le monde à la prudence : le PKK multiplie les attaques pour montrer sa force, et obtenir ainsi plus de concessions, et la Turquie ne veut pas faire preuve de faiblesse vis-à-vis du PKK car elle a peur de trop céder. En gros, chacun doit montrer qu’il est le plus fort avant de passer aux négociations car il est évident que la crise syrienne obligera les parties à négocier

Frères Musulmans : le gouvernement turc a de bonnes relations avec tous les Frères Musulmans du monde arabe, mais avec la Syrie, c’est plus complexe et les Turcs le savent. Je pense qu'au départ, Ankara a peut être voulu s’appuyer sur eux, mais a bien vu assez vite que ce n’était pas raisonnable. Et à l’heure actuelle, il me semble que le gouvernement essaie d’avoir des alliés dans toute l’opposition.

Le fait que la Turquie soit en bons termes avec le CNS (Conseil national syrien) , la seule importante instance de résistance au régime de Bachar, et le fait que ce CNS soit majoritairement sunnite et qu’il compte une forte présence FM (Frères musulmans), donne le sentiment que la Turquie fait du sectarisme et du confessionnalisme. Je pense que c’est un peu injuste de reprocher à la Turquie une telle chose. Je ne pense pas que la Turquie fasse preuve de préférence sunnite car n’oublions pas qu’avant la crise syrienne, ce pays avait de très bonnes relations avec les forces chiites de la région, le régime de Bachar dont elle était le grand allié, et l’Iran.

La Turquie est quasiment en guerre contre le régime de Bachar non pour des raisons religieuses mais politiques, et je dirai même, humanitaires. N’oublions pas, je le répète, qu’avant la crise, le meilleur allié du régime syrien, qui a toujours été dominé par des alaouites, était la Turquie. Il est donc un peu curieux de lui reprocher de faire preuve de sectarisme.

Manifestation d\'alévis turcs en octobre pour demander les mêmes droits que les sunnites
Manifestation d'alévis turcs en octobre pour demander les mêmes droits que les sunnites (ADEM ALTAN / AFP)

Je pense que la crise syrienne amplifie le clivage chiite et sunnite dans la région mais que la Turquie n’est pas l’initiatrice et la principale responsable de cela. Elle sait bien qu’en Turquie même, une telle politique serait désastreuse, car il y a des sunnites majoritaires et des alévis [sorte d'alaouites turcs, NDLR] qui sont certes différents de ceux de Syrie mais il y a une certaine sympathie entre les deux. Je crois qu’Erdogan essaie justement de limiter ce clivage. Certes, Recep Tayyip Ergdogan a une vision islamique des relations internationales, il est dans une configuration «clash of civilization» [choc de civilisation, NDLR], il voit, je pense, le monde comme «monde musulman» contre Occident, mais je ne pense pas qu’il soit sectaire du genre sunnites contre chiites.