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Alban Mikoczy sur la stratégie russe en Syrie

Les Etats-Unis ont annoncé le 13 juin vouloir apporter un soutien à l'opposition syrienne, en représailles à l'utilisation d'armes chimiques par le régime syrien. Le 17, la Russie indiquait qu’elle «ne permettra pas» une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Syrie. Le correspondant de France 2 à Moscou revient sur le soutien des Russes au régime syrien.
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France Télévisions Rédaction Afrique
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Le président américain Barack Obama et le président russe Vladimir Poutine lors d'une rencontre bilatérale en marge du sommet du G8 à l'Erne Resort Lough, près de Enniskillen, en Irlande du Nord, le 17 Juin 2013.  (AFP PHOTO / JEWEL SAMAD)

Est-ce le début d’un conflit par procuration entre Washington et Moscou ?
En marge du G8, qui se tient les 17 et 18 juin 2013 en Irlande, Barack Obama et Vladimir Poutine ont eu un entretien bilatéral d'une heure environ. Entretien consacré en partie à la Syrie. Les deux présidents ont voulu montrer qu'ils partageaient au moins une inquiétude commune quant au chaos qui se prolonge.
 
Pour autant, le communiqué commun qu'ils ont transmis à la presse ne porte aucun signe d'un changement d'attitude d'une des deux puissances. «Nos positions ne coïncident pas encore dans certains domaines (...), mais nous incitons les parties à se mettre autour d'une table de négociation.» Autant dire un euphémisme suivi d'une déclaration d'intention qui ne suscitera aucun écho en Syrie.
 
Est-ce pour autant le signe d'une aggravation du conflit entre Washington et Moscou ? Non. Les divergences sont connues et sur le terrain, les forces en présence disposent déjà «d'assistances techniques» de la part de puissances étrangères. La Russie, notamment, soutient déjà en pratique l'armée syrienne ; en livrant des armes, des munitions et des informations stratégiques. A aucun moment, depuis le début du conflit, cette aide n'a cessé. Les Américains le savent parfaitement.
 
La question des armes chimiques est une ligne rouge purement fictive. Moscou affirme ne pas accorder la moindre fiabilité «aux preuves recueillies par des journalistes». Ce n'est pas une surprise.
 
Vladimir Poutine mettra son véto à toute zone d'exclusion aérienne pour deux raisons:
-D'abord le souvenir de l'opération internationale en Libye qui a largement dépassé le cadre du mandat voté aux Nations-Unies sur une zone d'exclusion aérienne. Les Russes qui avaient laissé passer cette résolution ont eu l'impression qu'on leur avait menti.
-D'autre part, tous les alliés de la Russie, principalement en Asie centrale, observent avec soulagement que Moscou ne lâche pas ses amis, quel que soit le poids des pressions internationales. Certains régimes qui combattent aujourd'hui, avec l'aide de Moscou, la progression de rebellions islamistes, voient ainsi que leur allié traditionnel est toujours solide.
 
Ni Moscou, ni Washington n'ont intérêt à un conflit ouvert. Et les deux capitales le reconnaissent en privé, il n'y a pas grand chose à attendre des prochaines négociations à Genève. Donc, le conflit syrien n'est pas près de s'achever.
  
La position de la Russie, qui apporte de l'aide militaire au régime de Bachar al-Assad, a-t-elle évolué depuis le début du conflit en mars 2011? Sinon, qu’est-ce qui pourrait faire changer de stratégie le gouvernement russe ?
La force de l'engagement russe tient justement à sa constance. L'aide militaire à Damas n'est pas suffisante pour écraser en un jour toute forme de résistance. Ce n'est pas le but. A Moscou, même dans les cercles proches du pouvoir, le régime de Bachar al-Assad est critiqué; son inaptitude à entendre les voix divergentes fait partie des raisons du conflit, reconnaît-on volontiers.
 
Certes, mais ce qui est en jeu ici, n'est pas le maintien d'un allié encombrant, c'est la crédibilité de la parole russe.
 
L'assistance militaire correspond à des contrats signés et la Russie ne veut pas qu'il soit dit qu'elle n'honore pas ses contrats. Le complexe militaro-industriel russe est très important; il génère des milliers d'emplois, a permis à certains proches du pouvoir de se bâtir une fortune...
 
Pour les Russes, l'armement est plus qu'un secteur industriel, c'est le symbole d'une nation forte, indépendante. Et puis, ils  disposent sur le littoral syrien, à Tartous, d'une base stratégique qu'ils souhaitent conserver. Voilà pourquoi, ils ne sont pas prêts à lâcher le clan Assad.
 
Aucune pression internationale, aucune commission des Nations-Unies, ne fera bouger la Russie sur ce point. C'est aussi pourquoi l'impasse est complète en Syrie depuis deux ans.
 
Enfin, l'opinion publique russe est moins sensible que l’opinion française à ce conflit. La question syrienne ne fait l'objet à Moscou d'aucune mobilisation humanitaire. Pour l'immense majorité des citoyens russes, c'est une question lointaine. Voilà pourquoi le pouvoir russe n'a aucune raison de modifier sa stratégie.
 
Moscou pense-t-il que Bachar al-Assad va reprendre la main en continuant à vendre des armes au pouvoir alaouite ?
Le Kremlin fera donc tout pour que l'allié syrien garde le pouvoir. D'ailleurs, depuis quelques semaines, les Russes croient percevoir un retournement de tendance dans la guerre et ils pensent que le régime syrien va reconquérir une grande partie du pays.
 
Cela dit, le Kremlin sait aussi que le conflit peut durer très longtemps, car la radicalisation des opposants est absolue, et qu'aucune solution diplomatique ne semble poindre, au moins à ce jour de juin 2013.
 
Voilà pourquoi, l'option d'élections (plus ou moins libres) en Syrie pour mettre fin au conflit en donnant la parole au peuple est une option très théorique. Qui pourrait organiser ces élections, quels candidats auraient le droit de se présenter, comment faire pour assurer la sécurité autour de ce scrutin ? Autant de questions pour lesquelles, il n'y a pas aujourd'hui de réponse satisfaisante.
 
Donc, la parole reste aux armes et dans ce contexte la Russie ne permettra pas la victoire d'une opposition jugée morcelée, peu crédible, infiltrée par le fondamentalisme religieux...

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