Occident-Russie: propagande, guerre médiatique et cybernétique

Pendant la Guerre froide, Est et Ouest menaient une guerre médiatique très active. Le second inondait le bloc soviétique par l’intermédiaire de radios comme Radio Free Europe (financée au départ par la CIA) et La Voix de l’Amérique. Aujourd’hui, avec le regain de tension entre les Etats-Unis et la Russie, la guerre des ondes a repris de plus belle. Avec une dimension cybernétique.

A Munich, dans les locaux de Current Time, chaîne destinée à la Russie, le 7 février 2017.
A Munich, dans les locaux de Current Time, chaîne destinée à la Russie, le 7 février 2017. (REUTERS - David W Cerny)

Radio Free Europe, qui a fusionné avec Radio Liberty en 1976 pour devenir Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL) est un groupe de communication officiellement privé mais financé par le Congrès américain. Groupe qui émet vers 23 pays en 26 langues. Alors que La Voix de l’Amérique (VOA) (elle cible plus de 236 millions d’auditeurs par semaine en 45 langues) est un organisme de radio-télévision qui dépend directement du gouvernement des Etats-Unis. Jusqu’à l’effondrement du mur de Berlin et du bloc soviétique, au tournant des années 80-90, ces stations ont livré une bataille idéologique en faveur de l'Occident. Elles voyaient souvent leur signal brouillé par les régimes communistes.

Avides d'informations objectives, les citoyens des dictatures pro-soviétiques parvenaient à écouter ces émissions en cachette. «Un citoyen informé est un citoyen tranquille», expliquait, au début des années 80, un dirigeant de RFE/RL, alors que le bloc de l’Est accusait son institution de désinformation et d’espionnage. Histoire de dire que la radio entendait fournir une information vraie et n’incitait pas ses auditeurs à la révolte. Elle n’en avait pas moins été accusée du contraire lors de l’insurrection de Budapest en 1956…

Avec les bouleversements en Europe de l’Est, qui suivent la chute de l’URSS, RFE/RL et VOA sont quelque peu mises en sourdine et voient souvent leurs budgets baisser. Mais elles reprennent du service après les attentats du 11-Septembre 2001. Et poursuivent leur développement avec la nouvelle détérioration des relations entre l’Occident et la Russie. Une détérioration liée à la situation en Ukraine, l’annexion de la Crimée par Moscou et la campagne militaire russe en Syrie.

A l’«Heure Actuelle»
Dans ce contexte, RFE/RL a lancé en février 2017 une chaîne télévisée russophone baptisée Heure Actuelle. Laquelle cible quelque 270 millions de téléspectateurs dans l'espace de l’ex-URSS, 24 heures sur 24. Et entend contrebalancer les médias pro-Kremlin.

Le site en russe de la chaîne Heure Actuelle
Le site en russe de la chaîne Heure Actuelle (Capture d'écran du site de Heure actuelle)

Selon l’un de ses responsables de la nouvelle chaîne, celle-ci a les mêmes ambitions qu’à l’époque soviétique. Elle vise désormais le régime du président russe Vladimir Poutine. «Notre ambition, c'est de conquérir le public dans cette région importante, systématiquement bombardée par une énorme quantité de désinformations, de mensonges et de propagande», souligne-t-il. «Nous ressentons le besoin d'informations objectives et essayerons de fournir ce genre de service à nos télespectateurs», affirme-t-il.

Avec un budget de 10 millions de dollars (9,5 millions d'euros), approuvé par le Congrès américain, Heure Actuelle offre par satellite, par câble et par internet ses programmes à partir de Prague où RFE/RL est basée depuis son transfert de Munich en 1995. La grille inclut des informations, des documentaires, une émission sur la cuisine. La pauvreté, la corruption et les soins de santé y occupent une place de choix. Mais «la chose la plus importante, c'est que nous pouvons nous adresser, via des réseaux sociaux et le numérique, à un public difficilement accessible» comme l’est le public russe, explique la direction de la nouvelle chaîne.

Moscou a vivement réagi à l'arrivée du nouveau média. «Il s'agit d'un blanchiment d'argent sous prétexte de combat contre la propagande russe», a affirmé un présentateur vedette pro-Kremlin, Dmitri Kisseliov.

«Campagne de propagande sophistiquée»
De son côté, la Russie n’est pas en reste. Depuis les années 2014-2015, elle s’est donné les moyens de donner «la version russe des évènements» en développant, notamment en français, l’agence multi-média Sputnik et la chaîne Russia Today. Lesquelles sont financées à 100% par le Kremlin. Des médias qui inquiètent jusqu’au Parlement européen: ils ont pour but «de s’attaquer aux valeurs démocratiques, de diviser l’Europe», estimait ce dernier dans une résolution adoptée le 23 novembre 2016.

En France, Sputnik et RT, très actifs sur les réseaux sociaux, «se démarquent dans l’espace médiatique (…) en proposant une ligne éditoriale en rupture avec leurs confrères», explique le Nouvel Obs. «La vision pro-russe est assumée et les théories du complot fusent tout comme les papiers sur les problèmes sociétaux français». Et l’hebdo français de préciser que les deux médias russes «se montrent très proches de la droite pro-russe et du Front national.» 

Le président Vladimir Poutine au Kremlin le 19 janvier 2017
Le président Vladimir Poutine au Kremlin le 19 janvier 2017 ( Sputnik - Mikhail Klimentyev - Kremlin via REUTERS)

Dans le même temps, les services russes sont accusés d’être intervenus, via internet, dans la campagne présidentielle aux Etats-Unis. Un «flot de "fausses informations" (fake news) (…) a reçu l’aide d’une campagne de propagande russe sophistiquée qui a créé et répandu en ligne des articles trompeurs avec la volonté (…) de miner la foi dans la démocratie américaine», affirme un article du Washington Post, en date du 24 novembre 2016, qui dit citer des «chercheurs indépendants». Parmi les moyens de cette «machine de propagande»: «des milliers de botnets, d’équipes de "trolls" humains, de réseaux de sites web et de comptes sur les réseaux sociaux.» Décidément, internet est de plus en plus le lieu des guerres du 3e type…