Menace de dissolution de Memorial en Russie : "L'ensemble des ONG sont en danger", alerte le président de la filiale française de l’association

Nicolas Werth, qui dirige la branche française de l'ONG Memorial, menacée de dissolution en Russie, a estimé sur franceinfo vendredi qu'il faut "faire pression" sur Moscou, pour éviter la dissolution de l'association. 

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Radio France
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Un employé de l'ONG Memorial inspecte des documents d'archives au siège de l'association à Moscou, le 15 novembre 2021. (ALEXANDER NEMENOV / AFP)

Nicolas Werth, historien de l’Union soviétique et président de la filiale française de l’ONG Memorial, menacée de dissolution par la Russie, a dénoncé sur franceinfo vendredi 19 novembre "un contrôle de plus en plus dur au fil des mois" imposé par le régime de Moscou. Le 11 novembre, le procureur général de la Fédération de Russie a déposé, devant la Cour suprême, une demande de dissolution de l’ONG au prétexte que celle-ci "viole systématiquement la loi". Le gouvernement russe exerce un contrôle sur les médias et ONG, militants et journalistes qui sont aujourd'hui classés "agents de l'étranger en Russie", un statut leur impose, notamment, de rendre compte à l'Etat du moindre kopek dépensé et de signaler ce statut dans toutes leurs correspondances.

franceinfo : Quelles informations vous sont parvenues sur cette éventuelle dissolution ?

Nicolas Werth : On sait que l'avocat de Memorial pourra présenter les 23 et 25 novembre ses arguments devant la Cour suprême. La décision n'aura pas lieu tout de suite mais, évidemment, nous nous mobilisons et sommes très heureux d'entendre toute cette mobilisation dans le monde. Il faut faire pression pour éviter cette dissolution. Les conséquences seraient énormes. D'abord, des centaines de personnes perdraient leur travail mais, bien au-delà, cela signifierait l'impossibilité de travailler, notamment pour les historiens occidentaux, les sociologues et les juristes. Cela concernerait tous ceux qui s'intéressent à la Russie et pour lesquels Memorial et ses nombreuses antennes en province sont des partenaires intellectuels et universitaires essentiels.

Pourquoi ces menaces interviennent-elles maintenant ? Cela rentre-t-il dans le cadre de ces intimidations croissantes contre les défenseurs des droits et les médias indépendants en Russie ?

Tout à fait. Ce qui arrive aujourd'hui, c'est dans le droit fil de toutes sortes de mesures qui sont prises depuis la fameuse loi sur les agents étrangers qui date de 2012. Cependant, il y a eu une accentuation de la pression, avec des amendes à répétition infligées à Memorial, puis un contrôle plus en plus important de chacune de ses activités puisque cette organisation et ses filiales doivent donner au préalable le programme précis de toutes leurs manifestations, expositions, rencontres, colloques, actions de défense des droits de l'Homme, etc. Tout ceci est devenu un contrôle de plus en plus dur au fil des mois. Dmitriev, ancien responsable de Memorial en Carélie, a été condamné il y a quelques mois à 13 ans de colonie, un régime pénitentiaire sévère. Je partage les craintes de l’ONU qui dit que si Memorial est aujourd’hui visé, ce n'est plus qu'une question de temps avant que les autres acteurs de la société civile ne le soient également. Au fond, cette loi sur les agents étrangers et tout ce qu'elle permet comme pression ne touche pas seulement Memorial mais l'ensemble des ONG. Ce sont donc aujourd'hui l'ensemble des ONG qui sont visées et qui sont en danger.

Vladimir Poutine réécrit-il l'histoire à des fins nationalistes et électoralistes ?

Bien sûr. Ce grand changement d'interprétation de l'Histoire, ce nouveau récit historique national, est depuis 2020 dans la Constitution puisqu'on y criminalise et on y interdit toute critique, par exemple, du caractère sacré et héroïque de la Grande Guerre patriotique, c'est-à-dire la guerre de 1941-1945. Cela émeut bien sûr une minorité de Russes mais, malheureusement, il n'y a pas de grands mouvements de protestation. On a vu, par exemple, qu'il n’y a eu, hélas, des manifestations que pendant deux week-ends lorsque Navalny a été arrêté. Depuis, c'est le silence total parce qu'il y a une intimidation très forte du pouvoir vis-à-vis de toute contestation. Les gens y réfléchissent à deux fois avant de descendre dans la rue. Je ne dirais pas que le régime de Vladimir Poutine est un régime totalitaire, mais fortement autoritaire. Dans toute une série de pays, on se dirige à grands pas vers cela : je ne dirais même pas une "démocratie libérale" comme la caractérise le président hongrois Viktor Orbán ; c'est plutôt un régime autoritaire à la turque que celui de la Russie aujourd'hui.

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