Le "geste magnanime" de Vladimir Poutine envers l'opposition russe

Mikhaïl Khodorkovski et trois membres des Pussy Riot ont été libérés par Vladimir Poutine. Pourquoi cette soudaine mansuétude de Vladimir Poutine ? Pourquoi le fervent opposant Khodorkovski semble-t-il tant sur la réserve ? Les confidences de l'écrivain et ancien diplomate, Vladimir Fédorovski.

Le président russe, Vladimir Poutine, au Kremlin, à Moscou, le 1er octobre 2013. 
Le président russe, Vladimir Poutine, au Kremlin, à Moscou, le 1er octobre 2013.  (ALEXEI NIKOLSKY / RIA-NOVOSTI / AFP)

Vladimir Fédorovski est un ancien diplomate russe, souvent considéré comme l'un des inspirateurs de la Perestoïka qui a conduit à la disparition de l'URSS. C'est aussi un écrivain auteur de multiples romans et essais. Fin connaisseur du Kremlin, il confie à Francetv info ses réflexions sur les récentes libérations ordonnées par Poutine aussi bien celles des Pussy Riot que celle de l'oligarque Khodorkovski.

 

Mikhaïl Khodorkovski a affirmé que son départ était digne des films d'espionnage, plus précisément de l'époque des dissidents. Pourquoi selon vous ?

Vladimir Fédorovski : Les circonstances de sa libération rappellent effectivement un peu l'époque de l'expulsion de Soljenitsyne, les prisonniers qui ont été échangés à la suite de négociations secrètes, l'intervention des Allemands... Tous les éléments matériels sont présents dans le cas de Khodorkovski, jusqu'à un hélicoptère qui l'emmène à Saint-Pétersbourg, puis un avion Cessna qui vole vers Berlin. Mais attention, ce n'est qu'un simple rapprochement car le contexte est quand même absolument différent.

Que s'est-il joué en coulisses ?

Il faut rendre hommage aux Allemands qui ont négocié sa libération, et en particulier à Hans-Dietrich Genscher, l'ancien ministre des Affaires étrangères de la République fédérale d'Allemagne de 1974 à 1992. Cette opération montre que l'affrontement direct avec la Russie n'est pas rentable. Le travail en sourdine, ce que l'on appelle la diplomatie secrète, produit des résultats. D'une certaine manière, les Allemands ont fait évoluer le régime.

Pendant sa conférence de presse à Berlin, Mikhaïl Khodorkovski semblait sur la réserve à l'égard du pouvoir en Russie. Lui avait-on intimé l'ordre de baisser le ton ?

Baisser le ton, absolument pas. Je pense qu'il y avait un deal avec les Allemands. Ce sont eux qui lui ont demandé de ne pas participer dans l'immédiat au combat politique. Il affirme qu'il ne va s'occuper que des problèmes de société, mais en Russie c'est la définition même de la politique !

Toutefois, il faut aussi constater qu'il est marqué par toutes les années qu'il a passées en prison. Selon moi, il a gagné en maturité. Il n'a aucune espèce d'illusion par rapport à Poutine. Il dit les choses mais avec habilité, sans exubérance : il exige la libération des prisonniers politiques, il condamne l'arbitraire dans l'exercice du pouvoir. Franchement, j'ai été impressionné par ses propos. Mais je ne sais pas si un jour il sera le porte-drapeau de l'opposition.

A présent, toutes les Pussy Riot sont sorties de prison. S'agit-il pour Poutine de purger tous les dossiers sensibles vis-à-vis de l'étranger ?

Pour Poutine, ce ne sont pas vraiment des dossiers sensibles. Car il est maintenant en position de force sur la scène internationale. Il méprise ses homologues de l'Occident. En dehors de Merkel, il pense qu'ils ne sont pas à la hauteur de leurs fonctions. Il a remporté cette année des succès considérables : pour la Syrie, c'est lui qui a été le maître du jeu ; pour l'Ukraine, il sort gagnant d'une façon plus sophistiquée qu'on l'imagine car le contrat du gaz lie le destin de l'Ukraine à la Russie. Le boycott des JO de Sotchi vient paradoxalement renforcer sa position. Poutine a beau jeu de dénoncer cette pression sur le pays, de fustiger un Occident toujours anti-russe.  

A l'intérieur de son pays, en revanche, il a cassé l'opposition, il l'a verrouillée. Mais le pays ne fonctionne pas, alors il doit inventer un nouveau fonctionnement à son système. En libérant ceux qui étaient détenus, il agit à la façon d'un tsar. Le geste magnanime, les Russes adorent cela.

Vous avez écrit un roman sur les tsars russes. Quelle place Poutine pourrait-il prendre dans cette lignée ?

Ce n'est pas Staline qui était un génie du mal, ou encore moins Yvan le Terrible. Poutine est un James Bond assez médiocre. Il faut reconnaître néanmoins qu'il peut être habile. Dans la logique du KGB, dont il est originaire, il a déclenché, pour casser l'opposition, des opérations ciblées contre chaque leader politique, comme on le fait dans les opérations d'espionnage... Celui-là veut des femmes, donnons-lui des femmes. Celui-ci aime les garçons, procurons-lui des garçons. Cet autre aime la vodka...Tout cela a été mené de façon très professionnelle.

Poutine tire son épingle du jeu sur la scène internationale, parce que la toile de fond diplomatique mondiale est extrêmement grise, sans grandeur. Il a à sa disposition assez peu de moyens, il possède gaz et pétrole mais de façon somme toute assez réduite en comparaison avec d'autres puissances. Mais dans les crises, il parvient à se hisser au rang d'homme d'Etat.

Avec Poutine, il faut toujours rester prudent, savoir apprécier objectivement ses faits et gestes. J'ai appris en le regardant faire à calmer mes ardeurs à son encontre pour mieux le saisir.