Le grand rapprochement Russie-Chine

Présence remarquée du président chinois à Moscou le 9 mai, exercices navals sino-russes en Méditerranée, accord de livraison de gaz russe à Pékin… Les signes montrant une bonne entente entre la Chine et la Russie se multiplient alors que l’Europe semble vouloir tourner le dos au pays de Vladimir Poutine.

Les présidents chinois Xi et russe Poutine lors d\'une cérémonie à Moscou, le 8 mai 2015.
Les présidents chinois Xi et russe Poutine lors d'une cérémonie à Moscou, le 8 mai 2015. (KIRILL KUDRYAVTSEV / AFP)

A cause de l'Ukraine, l'Europe et les Etats-Unis ont boycotté les cérémonies russes marquant les 70 ans de la fin de la Seconde guerre mondiale durant laquelle l’URSS avait eu quelque 20 millions de morts. Au même moment, des soldats de l’Armée populaire de libération (nom de l'armée chinoise) défilaient, drapeaux rouges au vent – de quoi rappeler des souvenirs aux Russes – sur la Place rouge.  


Alors que les chefs d'Etats occidentaux brillaient par leur absence, le président russe pouvait se vanter d'avoir à ses côtés les responsables des deux pays les plus peuplés de la planète, l'Inde et la Chine. Un symbole qui pourrait montrer que désormais la Russie –pays autant européen qu’asiatique – pourrait se tourner vers l’Est pour se développer. 

Les signes politiques
La presse officielle chinoise louait le 12 mai la relation de plus en plus étroite entre Pékin et Moscou, tandis que les deux puissances lançaient conjointement des manœuvres navales inédites en Méditerranée.

Ces exercices rassemblent neuf navires de guerre russes et chinois pour une  durée prévue de 11 jours, a rapporté le quotidien Global Times. Du port de Novorossiïsk sur la mer Noire, les bâtiments devaient gagner la Méditerranée, une partie du monde où les deux pays n'ont encore jamais procédé à des exercices militaires communs, ont précisé les médias à Pékin. «Cela montre clairement que les deux pays vont œuvrer ensemble au maintien de la paix et de l'ordre international de l'après-guerre», a commenté l'agence de presse Chine Nouvelle, qui voit dans ce rapprochement la garantie d'une «contribution à un monde meilleur». 

 
«La visite de M.Xi en Russie a élevé le partenariat stratégique global Chine-Russie à un niveau supérieur, a affirmé un officiel chinois. M.Xi et le président russe Vladimir Poutine ont convenu lors de leurs discussions de renforcer les échanges militaires entre les deux pays», a noté le Quotidien du peuple au lendemain du 9 mai.

«Malgré leurs différences culturelles, les deux pays sont sur un pied d'égalité, contrairement à la relation de maître à valet qui unit les Etats-Unis et le Japon», a ajouté le un autre journal chinois.

Ces manœuvres s'inscrivent dans un cadre plus large. En avril 2015, lors d'une conférence réunissant des responsables militaires du monde entier, un responsable russe affirmait que les liens militaires de Moscou avec Pékin étaient sa «priorité absolue». 

La télé chinoise, qui couvrait la venue de Xi à Moscou, a insisté sur la nécessité d’aider «la Russie dans son objectif affirmé de s’éloigner de l’Occident et de se rapprocher de l’Asie, spécifiquement de la Chine».

Certains sites pro-russes ou pro-iraniens regorgent de textes sur une «entente eurasienne» qui engloberait la Russie, la Chine et l’Iran, pays qui semble devenir un enjeu majeur entre l'«est» et l'«ouest». 

Les signes économiques
Les signes de rapprochement entre les deux pays ne sont pas que militaires. Bien au contraire. Sur le plan économique, que cent contrats fleurissent entre les deux pays, semble dire Pékin. Financiers, industriels, énergétiques… les terrains d’entente se multiplient.

A l'initiative de la Chine, une banque concurrente des grandes institutions financières internationales s'est mise en place avec comme principaux partenaires les «Brics» (Brésil, Inde, Russie et bien sûr Chine). Avec cette nouvelle arme financière, les Etats membres n'ont plus besoin de passer par les règles du FMI ou de la Banque mondiale. Pied de nez à l'Europe, cette banque a proposé à la... Grèce d'en être membre. 

Entre Moscou et Pékin, les accords commerciaux se multiplient. En mai 2014, les deux pays avaient signé un accord de livraison de gaz russe vers la Chine d'une valeur de quelque 400 milliards de dollars sur trente ans. Une façon pour la Chine, premier pays consommateur d'énergie au monde, d'assurer une partie de ses besoins et pour la Russie de ne pas dépendre que des acheteurs occidentaux en pleine crise ukrainienne. 

Plus récemment, les deux pays ont conclu des marchés pour la construction par la Chine d’un TGV reliant Moscou à Kazan (contrat de 5,8 milliards de dollars) et Pékin a accordé à la Russie une ligne de crédit chinoise d’un milliard de dollars à une banque d’investissements russe.

Les relations entre les deux pays n'ont pourtant jamais été très développées, la Russie regardant toujours vers l'Europe. Pour Pierre Haski, sur Rue 89,  le moteur de l'actuel rapprochement réside dans la crise ukrainienne. «Le vrai pivot date donc réellement de l’affaire ukrainienne et du sérieux raidissement des relations avec les pays de l’Union européenne et les Etats-Unis», écrit-il. Même analyse de la BBC qui estime que ces accords pourraient, «symboliser une transition importante, qui voit se parachever, tant au point de vue économique que géopolitique, le détournement de la Russie de l’ouest vers l’est».

Alors que les échanges entre les deux pays ne cessent de croître (et que le commerce de la Russie est en recul du fait des sanctions), l'armement n'est pas le dernier secteur à prendre place dans ce grand jeu.
 

Si côté russe, le contexte explique ce virage à l'est, côté chinois la volonté de trouver un point d'appui peut aussi paraître important. Notamment face aux Américans, soutiens du Japon, même si la politique internationale de la Chine est beaucoup plus discrète que celle de Moscou.

Ce que le socialisme n’avait pu faire, le capitalisme autoritaire va peut être réussir à rapprocher les deux pays qui ont 4250 km de frontières communes. Moscou et Pékin, les deux capitales du «socialisme» avaient divorcé au début des années 60.

Depuis la chute de l'URSS, la Russie a perdu beaucoup de sa puissance et son économie dépend essentiellement de ses matières premières alors que Pékin est devenu une des principales puissances économiques au monde. 

Sur un plan géopolitique, dans un monde de moins en moins unipolaire (la domination américaine après la chute de l'URSS), les deux pays peuvent avoir intérêt à se rapprocher. Mais pas question d'y voir une alliance militaire, rassurent les deux capitales. «Les peuples chinois et russes sont prêts à défendre la paix épaule contre épaule, à promouvoir le développement et à apporter sa contribution dans la cause d'une paix durable sur la planète et le progrès de l'ensemble de l'humanité», a affirmé le président Xi Jinping à Moscou.