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Hooligans russes, de la bagarre de rue aux connexions politiques

Lundi 20 juin 2016, la rencontre entre la Russie et le Pays de Galles s'annonçait sous haute tension. Les affrontements entre hooligans russes et britanniques ont déjà gâché une partie de l'Euro 2016. Retour sur le phénomène du hooliganisme à la russe et les réactions ambiguës qu'il suscite à domicile.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
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Dix mille supporters russes étaient attendus à Toulouse le lundi 20 juin 2016, pour le match de l'Euro 2016 entre la Russie et le Pays de Galles. Une rencontre classée «à risque» après les violences entre hooligans russes et anglais, où les Russes ont relégué les pionniers du genre au rang d'amateurs. Leur chef de file Alexandre Chpryguine, un nationaliste proche de l'extrême droite, a été expulsé, ainsi que 19 de ses compatriotes. Retour sur les événements (qui ont déjà fait 35 blessés, dont un Britannique dans un état grave), les réactions et le phénomène du hooliganisme «à la russe».

Les hostilités ont débuté
samedi 11 juin à Marseille, pour le match Russie-Angleterre. Les hooligans anglais effrayés décrivent un «escadron de la mort tout vêtu de noir», «une bande de sauvages, des bandits bodybuildés pleins de haine». «Ils étaient environ 300 à surgir de nulle part. Ils attaquaient tout le monde. C’étaient des vrais combattants de rue, ils avaient des protège-dents et des gants de MMA (Mixed Martial Arts)», témoigne l'un d'eux, cité par Libération. Le milieu de terrain anglais des Glasgow Rangers lui-même a confié au quotidien The Mirror qu'il n'était «pas rassuré» en les croisant : «Ils étaient clairement très organisés et opéraient comme un groupe militaire.»

Le hooliganisme comme «sport de combat»
Certains de ces supporters ultraviolents, environ 150, se sont offerts l'aller-retour Moscou-Marseille en avion rien que pour participer à la bagarre. Au total, 500 à 600 individus auraient prévu de rester et, pour certains, de se payer un «tour de France» à l'occasion de l'Euro. Le «match retour» des hooligans a eu lieu le jeudi suivant à Lille, en marge des rencontres Russie-Slovaquie et Angleterre-Pays de Galles. Jugés en comparution immédiate, trois Russes interpellés à Marseille ont écopé de peines de prison ferme de un an à trente mois, ceux de Lille s'en tirant avec des sursis.

«On fait ça pour le sport, pour montrer que les Anglais sont des fillettes», témoigne Vladimir, cadre et père de famille, membre du club Lokomotiv de Moscou et hooligan pendant ses loisirs, dont on a pu lire la «confession», recueillie par l'AFP, dans de nombreux médias. Selon lui, le hooliganisme à la russe obéit à un code de l'honneur qui interdit d'utiliser chaises, bouteilles ou autres projectiles comme le font les Anglais : un hooligan russe ne se bat qu'avec ses poings.

Portrait-robot du «hool» russe
Toujours selon Vladimir, le «hool» russe type a entre 20 et 30 ans, c'est un sportif, amateur de boxe et d'arts martiaux. Des hordes portant tee-shirts identiques et bandanas noirs à tête de mort ont été décrites par les témoins, mais Vladimir et ses comparses préfèrent éviter les vêtements trop identifiables pour mieux se fondre dans la foule. (Tweet ci-dessous : «Les Français savent-ils à quoi ressemble un hooligan russe ?»)


Знают ли французы, как выглядят русские хулиганы? https://t.co/FtFjUnvq09 pic.twitter.com/s3rtd2kurv


Comparé à son homologue britannique qui «squatte» les bars et boit énormément, le hooligan russe est un ascète : pour se battre efficacement, il ne prend ni drogue ni alcool. Il fonctionne en «petites bandes de 20, 25 individus, qui ne sont pas du tout alcoolisés, font tous de la muscu et savent se battre», souligne le spécialiste des supporters radicaux Sébastien Louis. L'après-midi du 11 juin à Marseille, place Estienne-d’Orves, «c’était un raid, on avait affaire à un commando paramilitaire dans l’organisation : ils repèrent les lieux, désignent une cible, puis passent à l’attaque»

Ces supporters «ultras» appartiennent surtout au CSKA Moscou, au Spartak Moscou, au Lokomotiv ou au Zenit Saint-Pétersbourg et en sont fiers. Ils en tirent une identité collective et s'en servent pour favoriser un esprit de groupe, explique Sébastien Louis. Le racisme historique de leur «sport» (si les hooligans anglais, référence du genre, représentent une cible de prestige pour les hooligans russes, les deux nationalités ennemies ont d'abord été unies... contre les Arabes) est toujours d'actualité, notamment chez les «ultras» du Spartak de Moscou, réputés parmi les plus durs : cris de singe contre un joueur brésilien du Zenit Saint-Pétersbourg, lancer de bananes sur des footballeurs noirs...

Une tradition des pays de l'Est
En Russie, le phénomène est bien connu des familiers du football, et le hooliganisme sévit depuis une vingtaine d'années. Du temps de l'URSS, la violence des supporters était sévèrement réprimée, et d'ailleurs le mot «houligan», emprunté à l'anglais, désignait... un hippie, un marginal, bref, un opposant. Il en reste le délit de «houliganisme», prononcé par exemple à l'encontre des Pussy Riot.

Dès 1991, les fans russes ont commencé à se défouler sans frein sur leurs homologues de l'Est, Moldaves, Polonais ou ex-Yougoslaves à chaque rencontre sportive. Aujourd'hui, ils se retrouvent dans les bois pour des «fights» entre les différentes firms (le mot anglais). Selon un certain Mikhaïl, «figure» du club CSKA de Moscou citée par le Figaro (lien abonnés), «le hooliganisme en tant que tel n'existe plus, il y a maintenant des jeunes qui ne s'intéressent pas au foot mais uniquement au combat». «La bagarre de rue me manque, c'est pourquoi j'aime bien aller en Europe», confiait-il sur le site Moslenta.

Le «hool 2.0» poste bien sûr ses «exploits», sur Internet, sur YouTube (comme les affrontements de Marseille, filmés à la GoPro par un certain «Vassily le Killer», supporter du Spartak Moscou). 


La Russie entre dénonciation et minimisation...
Si les médias sportifs et ceux de l'opposition reconnaissent l'ampleur du problème, les autres, à deux ans d'un Mondial de foot à domicile, jouent plutôt la minimisation, comme le détaille cet article de Slate. La presse russe pointe un manque de préparation de la police française, alors que «[les] Gladiators du Spartak, le Music Hall du Zenit, les Orel Butchers du Lokomotiv Moscou, tous avaient prévenu qu’ils se rendraient en France (...)». Les fans du Lokomotiv, omniprésents dans les échauffourées à Marseille, avaient même posté des photos de leurs préparatifs sur Instagram...

Le site pro-Kremlin Sputnik en profite, témoignages audio à l'appui, pour accuser les «racailles des cités» marseillaises porteuses de drapeaux algériens d'avoir provoqué l'escalade de la violence et, à demi-mots, d'avoir donné les coups de couteau que le Daily Mail britannique attribue aux Russes. La Komsomolkskaïa Pravda vilipende les Anglais, qui «tombaient à cinq ou six» sur un Russe. Le président Poutine lui-même a ironisé, prétendant ne pas comprendre «comment 200 de nos supporters ont pu passer à tabac plusieurs milliers d'Anglais»

... jusqu'à l'approbation
«La Russie plutôt fière de ses hooligans», titre Libération. Selon un sondage Twitter, les usagers du réseau social se partagent à à 50-50 entre fierté et honte. Sur le très sérieux site Sports.ru, l'auteur d'un billet intitulé «Pourquoi la victoire des fans russes dans le port de Marseille – ça déchire !» félicite «des gars russes, en bonne santé, forts, beaux, bien habillés, sous les poings desquels des Anglais non moins imposants volaient dans tous les sens, comme des quilles». Mais c'est le tweet «d'encouragement» d'un député (et haut responsable de l'Union russe des supporters) qui a provoqué le plus gros scandale en France : «Je ne vois rien de mal à une bagarre de supporters. Au contraire, bravo les gars. Continuez comme ça !»

Не вижу ничего страшного в драке фанатов. Наоборот, молодцы наши ребята. Так держать!https://t.co/g4ZKsFPDTt


Un chef de file proche des milieux d'extrême droite
L'auteur de ce tweet, Igor Lebedev, est le fils de l'utranationaliste Vladimir Jirinovski et député de son parti d'extrême droite 
LDPR. Et le président de l'Union des supporters russes, ceux qui se sont illustrés à Marseille, est son assistant parlementaire depuis 2012. Il s'agit d'Alexandre Chpryguine, un ancien hooligan du Dynamo de Moscou. Mais Lebedev n'est pas son seul ami politique. Ce pionnier du mouvement néo-nazi dans les stades (repéré ici en train de faire le salut nazi) ouvertement raciste (pour lui, il y a «trop de Noirs» dans le foot français) apparaît souvent en photo au côté du président russe et du ministre des Sports Vitali Moutko.

Le ministre des Sports a soutenu la création et la subvention, en 2007, de l'Union des supporters russes, le VOB. Grâce à ces connexions, les 
supporters (et hooligans) ont eu droit à des charters spéciaux pour venir en France gratuitement, dénonce l'association antiraciste Fare, citée par le journal suisse Neue Zürcher Zeitung (lien en allemand).


La question tourne à l'incident diplomatique
Deux ans avant le Mondial de foot et sur fond de suspension des athlètes russes aux JO de Rio, la question est ultrasensible. «Un incident inadmissible». Les propos du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ne visent pas le comportement de ses compatriotes hooligans, mais l'arrestation d'un bus de 43 supporters russes en route pour Lille. Le 15 juin, son ministère a même convoqué l'ambassadeur français pour le mettre en garde contre une aggravation des relations franco-russes. Une opération de communication typique qui cache un message du Kremlin au reste du monde, toujours le même, décrypte Dominique Derda : la Russie est de retour et il faut compter avec elle.

Un nationalisme dans l'air du temps en Russie
D'autant que, selon Sébastien Louis, le phénomène du hooliganisme à la russe a «des ressorts politiques. La plupart des hooligans et ultras d'Europe de l'Est sont sur des positions qui vont du nationalisme modéré au néo-nazisme. Ils ne sont pas vraiment militants, mais plutôt attachés aux symboles. Il suffit de regarder les drapeaux de l'empire russe qu'ils brandissent.»

Sans surprise, «Vassili le Killer», l'auteur de la vidéo de Marseille, soutient les rebelles pro-russes dans le Donbass ukrainien et affiche le drapeau de la Novorossia (Nouvelle-Russie) avec ses Gladiators. Nombre de hooligans posent avec un drapeau portant la croix de Saint-Georges, symbole de patriotisme devenu un marqueur de soutien aux pro-Russes.


Les hooligans s'exposent depuis 2012 à des peines allant jusqu'à sept ans de prison, mais leur nationalisme est dans l'air du temps en Russie. On retrouve ainsi les plus ultras lors des «pogromes» anti-immigrés qui ont régulièrement lieu à Moscou, souligne Benjamin Quénelle, le correspondant de La Croix

«Un problème géopolitique»
Pour Sébastien Louis, le hooliganisme «est aussi un problème géopolitique. Des supporters radicaux ont une certaine liberté en Russie, ils sont parfois manipulés par les services secrets qui les encouragent à mener certaines actions violentes.»

Dans un billet sur «Les tentatives du pouvoir pour domestiquer les supporters de foot» (lien en russe), le député de l'opposition Ilia Yachine rappelle les liens des leaders des clubs du Spartak et du CSKA avec les «Nachi», les jeunesses poutiniennes dont ils forment le bras armé. Ainsi que leurs agressions contre de nombreuses manifestations, comme cette «Marche anticapitaliste» au cours de laquelle certains ont pu être interpellés – puis relâchés après l'intervention d'un fonctionnaire de l'administration présidentielle. Selon lui, ces hooligans ultraviolents se déchaînent depuis le conflit ukrainien, encouragés par la propagande du gouvernement contre l'Occident.

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