Récit Comment Alexeï Navalny est devenu le symbole de l'opposition à Vladimir Poutine

Article rédigé par
Marianne Chenou - franceinfo
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Alexeï Navalny lors d'une manifestation en mémoire de l'opposant Boris Nemtsov, à Moscou (Russie), le 24 février 2019. (SEFA KARACAN / ANADOLU AGENCY)

L'avocat de 44 ans, militant anticorruption, est l'un des seuls à tenir encore tête au tout-puissant président russe. Qui fait tout pour entraver son action et limiter son influence auprès de l'opinion publique.

Il lui dessine un cœur du bout du doigt sur la vitre du box des accusés. Ioulia Navalnaïa ne sait pas quand elle pourra à nouveau serrer son mari dans ses bras. L'opposant russe Alexeï Navalny vient d'être condamné à deux ans et demi de prison, mardi 2 février. Reconnu coupable d'avoir violé son assignation à résidence alors qu'il était soigné en Allemagne après son empoisonnement l'été dernier, il est une nouvelle fois victime d'un procès politique.

Privé de candidature lors de la dernière élection présidentielle, persona non grata dans les médias, il a pourtant su s'imposer comme la principale figure de la lutte contre le pouvoir russe. Comment cet homme de 44 ans est-il devenu l'adversaire numéro un au Kremlin, jusqu'à inquiéter Vladimir Poutine ?

Un blogueur anticorruption

C'est avec son blog*, lancé en 2006, que cet avocat de formation entame sa croisade contre le régime et se fait connaître. Son credo ? La lutte anticorruption. Avec un objectif précis : dévoiler l'ampleur de la corruption qui gangrène le pays et les élites en révélant des affaires dans le secteur clé de l'énergie. Parmi elles, le dossier Transneft, dans lequel les dirigeants de ce géant de l'industrie pétrolière russe se seraient enrichis de plus de 3 milliards d'euros. "Son site lui a servi de tremplin pour s'imposer dans le paysage de l'opposition", explique Carole Grimaud Potter, professeure en géopolitique de la Russie à l'université de Montpellier.

Ces révélations lui permettent de se faire un nom en Russie comme à l'étranger. Mais il faut attendre 2011, lors des élections législatives, pour que l'enfant de la banlieue de Moscou devienne une figure de premier plan. Le Kremlin est alors occupé par Dmitri Medvedev mais le pays reste piloté par un Vladimir Poutine devenu, l'espace d'un temps, Premier ministre. L'avocat arrive avec une stratégie bien huilée : le "vote intelligent". Pour contourner le manque de pluralisme, il invite les opposants au régime à voter pour les autres candidats, qu'importent leurs idées. Le but : faire baisser le score de Russie Unie. Une stratégie payante. Si le parti présidentiel s'impose, il perd pas moins de 77 sièges à la Douma, un quart de son effectif à la chambre basse du Parlement.

Dans le même temps, des milliers de Russes descendent dans la rue pour dénoncer des résultats frauduleux. Figure de proue de ce mouvement de contestation, Alexeï Navalny est arrêté et passe quinze jours en prison. Un séjour qui ne le refroidit pas (comme le montre ce reportage de France 2, tourné en décembre 2011).

Alban Mickozy et Alla Chevellkina / France 2

Il crée au même moment le Fonds de lutte contre la corruption (FBK), une ONG financée uniquement par les dons de ses partisans. Grâce à celle-ci, il poursuit ses investigations sur son site internet. Ses propos sont virulents à l'égard du pouvoir russe et, déjà, il met en scène sa famille.

L'implantation locale pour contrer l'inéligibilité

Lorsque Vladimir Poutine effectue son retour à la tête du pays, en mars 2012, Alexeï Navalny choisit de continuer sa lutte. Il se présente à la mairie de Moscou en 2013 – la seule élection à laquelle il a pu se porter candidat à ce jour – et obtient un peu plus de 27% des voix, un record pour un opposant depuis la chute de l'URSS. Suffisant pour faire peur au pouvoir. "A partir de là, il a été déclaré inéligible. Les lois se sont durcies pour limiter la création de partis politiques. Ce sont les premières entraves réelles à ses ambitions politiques", analyse Carole Grimaud Potter.

Alexeï Navalny vote aux élections municipales à Moscou (Russie), en compagnie de sa fille Dasha, le 8 septembre 2013. (AFP)

Jusque-là tolérée, la popularité croissante de l'opposant oblige le Kremlin à passer à la vitesse supérieure. Alexeï Navalny est poursuivi en 2014 par la justice russe pour détournement de fonds en lien avec l'entreprise Yves Rocher. Placé en résidence surveillée, il est condamné à trois ans et demi de prison avec sursis. Si l'opposant reste libre, sa peine limite toutefois son champ d'action puisqu'il est déclaré inéligible jusqu'en 2028. Qu'importe, il annonce en décembre 2016 sa candidature à la présidentielle russe de 2018, et se met à parcourir le pays.

Contrairement à Vladimir Poutine qui délaisse les régions depuis plusieurs années, Alexeï Navalny se déplace, tient des meetings jusqu'en Sibérie et rassemble ses partisans. "Il va à l'encontre de l'argument du Kremlin selon lequel l'opposition est une élite occidentalisée, qui n'est jamais sortie de Moscou. Il cherche à former une nouvelle génération d'opposants", développe Clémentine Fauconnier, maîtresse de conférence en science politique à l'université de Haute-Alsace. De Vladivostok à Kaliningrad, il ouvre des bureaux* dans toute la Russie et affirme sa capacité à s'implanter sur l'ensemble du territoire, comme le ferait tout aspirant à la fonction présidentielle.

"Il est devenu de plus en plus dangereux pour le pouvoir, parce qu'il a appliqué une stratégie d'implantation physique."

Clémentine Fauconnier, spécialiste de la Russie

à franceinfo

Aller directement au contact des citoyens est la seule façon pour Alexeï Navalny de se faire connaître. Impossible de compter sur les médias traditionnels pour relayer sa parole. Mentionner son nom sur un canal national peut d'ailleurs coûter cher : lors de la Coupe du monde de football 2018, un commentateur de la principale chaîne nationale russe, Pervi Kanal, avait démissionné après avoir cité en direct le nom de l'opposant pendant un match, rapporte Reuters.

Une image construite sur les réseaux sociaux

On ne veut pas de lui à la télé ? On ne lui accorde pas une ligne dans la presse ? Peu importe, son message, il va le relayer par d'autres moyens. "Internet est un espace assez libre et c'est l'un des problèmes du Kremlin : il n'a pas pris au sérieux le poids que cela pouvait avoir dans la politique intérieure", indique Clémentine Fauconnier. Alexeï Navalny arrive sur Twitter, Instagram et Telegram, ses véritables alternatives pour exister auprès des Russes. "Il a été le premier à investir les réseaux sociaux et à toucher les jeunes", complète la spécialiste. Au fil des années, il se constitue une équipe capable d'agir à sa place lorsqu'il en est empêché. Derrière les comptes "Team Navalny", ses relais appellent aux manifestations, listent les rassemblements et portent la parole des soutiens de l'opposant.

Alexeï Navalny et son épouse Ioulia, lors d'un procès de l'opposant à Moscou (Russie), le 23 avril 2015. (MAXPPP)

Première membre de cette équipe sur les réseaux sociaux et sur le terrain : l'incontournable épouse d'Alexeï Navalny, Ioulia Navalnaïa. "Elle reprend une image bien ancrée dans la culture russe, celle des épouses des décembristes", explique Clémentine Fauconnier. Au XIXe siècle, ces révolutionnaires ont voulu mener un coup d'Etat contre l'empereur. Ils ont été rejoints dans leur combat par leurs femmes, qui ont embrassé la cause. "Elle adoucit son image parfois un peu dure. Sa présence aux manifestations est aussi le symbole de son engagement." La spécialiste dresse même un parallèle avec Svetlana Tikhanovskaïa, propulsée à la tête de l'opposition biélorusse après que son mari a été emprisonné : "Si Navalny est amené à rester en prison, Ioulia pourrait devenir la figure de proue de l'opposition."

Son couple et sa famille, Alexeï Navalny n'hésite pas à les mettre en avant sur les réseaux sociaux. "C'est une stratégie un peu à la Kennedy, ironise Clémentine Fauconnier. C'est en totale contradiction avec Poutine et les valeurs soviétiques, où la vie privée du dirigeant est un non-sujet." Il poste des photos de sa vie quotidienne, de ses vacances, avec son épouse et ses deux enfants, Dasha et Zakhar, âgés de 20 et 13 ans. Jeux vidéo, plongée, sport, il ne fait aucun secret de ses passions. Celui qui, enfant, passait ses vacances à "quelques kilomètres de Tchernobyl", jusqu'à l'accident nucléaire de 1986, est également un grand adepte des selfies.

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Le tournant de l'empoisonnement

Mais Alexeï Navalny a véritablement changé de statut à l'été 2020 avec un événement qui va l'ériger en symbole international de la lutte contre le régime de Poutine. Le 20 août, le dissident embarque pour un vol reliant Tomsk, en Sibérie, à Moscou. Mais il n'atteindra jamais la capitale russe. Dans la cabine, il gémit et se tord de douleur. L'avion est dérouté en urgence pour permettre son évacuation. Plongé dans le coma, il se réveille un mois plus tard à Berlin, en Allemagne, où il est soigné. A l'origine de cette étrange maladie : un empoisonnement dont le commanditaire est tout désigné. "Tout le monde sait que c'est soit Poutine, soit des proches", assure à l'époque Cécile Vaissié, professeure à l'université de Rennes 2, sur franceinfo.

Alexeï Navalny à l'hôpital de la Charité à Berlin (Allemagne). Photo postée sur le compte Instagram de l'opposant russe le 19 septembre 2020. (AFP)

Mais comment le prouver ? Avec son équipe, Alexeï Navalny publie le 14 décembre 2020 une vidéo* dans laquelle il dévoile le parcours de plusieurs agents du FSB, les services secrets russes, soupçonnés de l'avoir empoisonné en appliquant du Novitchok sur l'un de ses caleçons. Contraint de réagir, Vladimir Poutine botte en touche. "Si on l'avait voulu, l'affaire aurait été menée à son terme", assure-t-il en conférence de presse le 17 décembre. Mais Navalny récidive. Quatre jours plus tard, il publie un nouveau volet* de son enquête dans lequel il piège un agent russe qui lui dévoile l'intégralité du dispositif qui a permis sa tentative d'empoisonnement. "Réussir à piéger le FSB, c'est une façon de montrer un courage et de ridiculiser l'institution centrale, surtout dans un régime de peur", observe Clémentine Fauconnier.

Son retour au pays a été parfaitement préparé

Pas question pour autant de rester à l'étranger. Mi-janvier, Alexeï Navalny annonce sa décision de rentrer en Russie. Le gouvernement l'accuse d'être un agent infiltré qui veut déstabiliser le pays. Fuir la répression en vivant à l'étranger est donc, selon ses détracteurs, une preuve irréfutable de sa trahison à la patrie. Revenir au pays est ainsi une manière de réaffirmer sa présence dans le jeu politique. "Il est revenu en parfaite connaissance de cause, il savait qu'il serait arrêté", souligne Clémentine Fauconnier.

Un retour qu'il a savamment orchestré. Avant de se faire arrêter à Moscou le 17 janvier 2021, l'opposant a en effet pris soin de réaliser une vidéo* de deux heures dans laquelle il s'attaque pour la première fois directement au chef du Kremlin. Intitulée "Un palais pour Poutine. L'histoire du plus grand pot-de-vin", elle est publiée par ses équipes au lendemain de son arrestation. Le succès est immédiat : plus de 100 millions de vues en deux semaines. Le président russe est accusé d'avoir construit un luxueux palace au bord de la mer Noire. Parmi les faits révélés, la présence de brosses à toilettes dorées, à 700 euros pièce. "Le Kremlin minimise et dit que Navalny est juste un blogueur, résume Carole Grimaud Potter. Mais les dernières études du centre Levada* indiquent que 26% des Russes ont vu le film." Une statistique qui monte à 37% chez les 18-24 ans.

Une manifestante brandit une pancarte sur laquelle il est inscrit "N'ayez pas peur. Ne vous taisez pas. #LibertéPourNavalny" à Moscou (Russie), le 23 janvier 2021. (SEFA KARACAN / ANADOLU / AFP)

Le samedi suivant son arrestation, à l'appel de ses proches, des manifestations ont lieu dans toute la Russie pour demander sa libération. "Liberté pour Navalny", "Poutine, va-t-en !" ou "Poutine est un voleur" : ces cris ont résonné dans les rues de plus de 200 villes du pays. Les manifestants se servent de Tik Tok et y publient des vidéos de soutien par milliers. Pour donner rendez-vous aux manifestants, l'équipe du militant publie sur Telegram* de longues listes de villes avec les lieux et horaires de rassemblements.

"Un ras-le-bol du régime"

Un succès que les autorités n'avaient pas envisagé. Le 31 janvier, nouvelle journée de manifestation : les forces de l'ordre quadrillent le territoire. Plus de 5 000 manifestants sont arrêtés, selon les chiffres publiés par l'organisation OVD-Info*. A Moscou, plusieurs stations de métro et avenues sont fermées en amont pour dissuader tout rassemblement.

"Voir des gens manifester avec des slips et des brosses à toilettes, c'est un signe fort. Plus qu'une adhésion réelle à Navalny et son programme éventuel, c'est surtout un ras-le-bol du régime", commente Clémentine Fauconnier. Carole Grimaud Potter y voit la rupture du contrat passé avec Vladimir Poutine il y a vingt ans : "Les Russes toléraient l'autorité du régime en échange d'un meilleur niveau de vie et de la fin de l'oligarchie, ce qui était critiqué sous Eltsine." Avec un taux de chômage record à plus de 10% actuellement, force est de constater que les promesses du Kremlin ne tiennent plus.

"Le problème pour le Kremlin, ce sont davantage les manifestations, les pressions européennes et américaines que des vidéos qui, au final, existent depuis des années."

Carole Grimaud Potter, spécialiste de la Russie

à franceinfo

"Il n'y a pas eu de manifestations de cette ampleur depuis plus de dix ans, souligne Carole Grimaud Potter. Ce qui inquiète le Kremlin, c'est qu'elles ont aussi gagné les régions. Il y a un 'effet Minsk', les Russes voient ce qu'il se passe en Biélorussie depuis des mois." Dès l'annonce du verdict du procès d'Alexeï Navalny le 2 février, des dizaines de partisans sont descendus dans la rue, alors que les forces de l'ordre étaient depuis plusieurs heures en faction dans les lieux habituels de rassemblements moscovites.

L'équipe d'Alexeï Navalny appelle désormais à un mouvement inédit* le 14 février pour appeler à sa libération : allumer une lampe de poche et la pointer vers le ciel, devant chez soi ou dans la cour de son immeuble, symbole d'un soutien à l'opposant. Le mot d'ordre est de "calmer le jeu et de ne pas faire des manifestants de la chair à canon", selon Clémentine Fauconnier. Mais elle l'assure : "Poutine a peur de la rue. Et Navalny commence à avoir les traits d'un bon révolutionnaire."

*Ces liens renvoient vers des contenus en russe ou en anglais.

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