Arrestations de manifestants à Moscou : "On rafle de simples citoyens qui sortent dans les rues", dénonce une spécialiste de la Russie

"C'est l'heure de vérité pour Vladimir Poutine et son régime", affirme Marie Mendras, politologue au CNRS. Selon elle, "Navalny a déjà gagné".

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Radio France
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La police arrête un manifestant pro Navalny samedi 23 janvier 2021 à Moscou. (KIRILL KUDRYAVTSEV / AFP)

La police a interpellé samedi 23 janvier des centaines de manifestants en Russie qui réclament la libération de l'opposant Alexeï Navalny, et qui s'opposent au pouvoir de Vladimir Poutine."On rafle de simples citoyens qui sortent dans les rues", a dénoncé sur franceinfo Marie Mendras, politologue au CNRS, enseignante à Sciences-Po Paris et spécialiste de la Russie. "Navalny a déjà gagné, a-t-elle affirmé, [Vladimir Poutine] il est dans un bras de fer maintenant avec des dizaines de millions de Russes qui ont compris que le pouvoir non seulement est autoritaire, mais est également corrompu."

franceinfo : C'est l'heure de vérité pour Navalny ?

Marie Mendras : Je crois d'abord que c'est l'heure de vérité pour Vladimir Poutine et son régime. Ce sont eux qui se sentent assiégés, qui ont recours aux violences, aux abus de pouvoir, aux arrestations. Rendons nous compte que depuis dimanche dernier, l'arrivée de Navalny à Moscou, ce sont des rafles qui se produisent ! On rafle les gens, de simples citoyens qui sortent dans la rue et viennent exprimer leur colère et leurs demandes. Ensuite, Navalny a été arrêté et jugé de manière totalement expéditive dans un commissariat de police, on a fait venir un juge dans un commissariat lundi matin.

"Au fond, c'est Navalny qui est le maître des horloges et le régime est en train de tomber complétement dans le piège."

Marie Mendras, politologue au CNRS

à franceinfo

En n'ayant qu'une seule arme contre l'opposition russe, contre le mécontentement social, c'est la répression et plus que la répression, c'est vraiment le mépris total de l'État de droit et des règles constitutionnelles et institutionnelles en Russie.

Pour que le Kremlin se sent assiégé, ne faudrait-il pas plus de monde dans la rue ?

Je ne crois pas que Poutine ait besoin de millions de personnes dans les rues pour se sentir assiégé. Ça fait déjà plusieurs années qu'il est de plus en plus replié sur son pouvoir, qu'il ne supporte aucun échange public avec des personnes critiques, il y a zéro débat au Parlement. Comprenons que la Russie est un régime autoritaire, très policier, dangereux pour sa propre population et que donc avoir déjà, dans des villes de Sibérie où il fait jusqu'à moins 40, des milliers de personnes qui savent qu'il y a une grande chance d'être arrêté, il me semble que le régime est clairement désavoué. Enfin, quand on écoute ce que scandent les manifestants aujourd'hui, c'est : liberté, nous voulons la liberté et Navalny, nous sommes avec toi. Mais le plus important, c'est que les Russes demandent la liberté, les libertés publiques, les droits fondamentaux. La grande force de Navalny et de sa Fondation pour la lutte contre la corruption, c'est d'enquêter depuis dix ans sur le clientélisme, la concussion, l'enrichissement illégal. On se souvient de la vidéo sur le Premier ministre de l'époque, Dmitri Medvedev, il y a quelques années déjà. C'est pour cela que vraiment, c'est Navalny qui mène le jeu. De sa prison, il panique Vladimir Poutine. Il avait prévu et il avait demandé à son équipe de mettre en ligne la vidéo 24 heures après son emprisonnement. Et c'est lui qui l'a choisi. Et là, on voit bien que Poutine est en retard, c'est-à-dire qu'il n'est pas dans un bras de fer avec Navalny. Navalny, il a déjà gagné. Il est dans un bras de fer maintenant avec des dizaines de millions de Russes qui ont compris que le pouvoir non seulement est autoritaire, mais est également corrompu.

Pourtant, l'opposition russe n'arrive pas à marquer des points dans les urnes...

Nous ne sommes pas dans une démocratie. Prendre le pouvoir face à des millions d'hommes en armes ? Tous les policiers, les hommes du FSB, du renseignement militaire... C'est un pays surarmé où vous n'avez même pas le droit, dans les rues des villes de Russie, d'être tout seul avec une pancarte qui a une revendication. Vous êtes immédiatement arrêté. Tout rassemblement par l'opposition est interdit. Donc, le problème pour ces millions de Russes qui en ont assez de ce régime, c'est de les acculer petit à petit et de les obliger à quitter le pouvoir. Mais ils savent très bien que ce n'est pas pour demain. Et aussi, je crois que ce qui est très important, c'est de rappeler à quel point Navalny, suite à son empoisonnement raté en août dernier, est devenu un homme public international. Et que donc le rôle des démocraties, c'est vraiment d'expliquer que nous nous défendons. Pas simplement un homme très courageux, mais nous défendons la démocratisation de la Russie, qui est notre voisin.

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