Syrie : le médecin humanitaire Raphaël Pitti dénonce "l’indifférence générale" devant "le drame humain" à Idlib

Idlib, dernier bastion rebelle dans le nord-ouest de la Syrie, visé par une offensive d’ampleur des forces gouvernementales syriennes et de la Russie, est le théâtre d’un drame humanitaire de très grande ampleur, alerte Raphaël Pitti, médecin spécialisé dans la médecine d’urgence et la médecine de guerre.

Des soldats de l\'armée syrienne à Kafr Hamrah (Syrie), le 17 février 2020.
Des soldats de l'armée syrienne à Kafr Hamrah (Syrie), le 17 février 2020. (AFP)

Depuis le 1er décembre dernier, les forces gouvernementales syriennes, appuyées par l'armée russe, ont intensifié leur offensive contre la province d’Idlib, dernier bastion rebelle situé dans le nord-ouest de la Syrie. Selon l’ONU, ce conflit a déjà fait 900 000 déplacés civils. Ils ont fui les bombardements et les tirs d’artillerie du régime syrien et de son protecteur russe, quand la Turquie a elle décidé de fermer sa frontière aux réfugiés.

Raphaël Pitti est médecin humanitaire, spécialisé dans la médecine d’urgence et la médecine de guerre. Il a notamment dirigé la formation des personnels soignants en Syrie et réalisé près de 30 voyages dans le pays ces dernières années. Sur franceinfo, il dit son effarement.

franceinfo : Quelle est votre réaction face à ce qu’il se passe aujourd’hui dans la province syrienne d’Idlib ?

Raphaël Pitti : Je suis effaré, scandalisé, atterré devant ce drame humain et devant l’indifférence généralisée du monde occidental en particulier. Encore aujourd’hui, deux hôpitaux ont été détruits, dont une maternité. La population fuit devant l’avancée des troupes de Bachar al-Assad et les bombardements russes. Ces personnes manquent de tout, nous sommes en plein hiver, il neige aussi dans cette région. Il y a trois jours, une petite fille est morte dans les bras de son père après avoir fait trois kilomètres pour essayer de rejoindre un hôpital à Afrine. On est dans un drame humanitaire d’une très très grande ampleur. Je demande véritablement à ce qu’il y ait une "safe zone", une zone de sécurité avec non-survol aérien pour permettre la prise en charge humanitaire de cette population sinon nous allons vers un drame terrible. Et nous reverrons la crise migratoire de 2015-2016. Parmi ces réfugiés, il y aura forcément aussi des rebelles extrémistes qui tenteront de passer et de se mettre en sécurité.

Vous parlez d’indifférence des pays occidentaux. Comment expliquez-vous ce silence que vous dénoncez ?

Je crois que la vraie raison de cette hypocrisie totale c’est de se dire qu’en prenant la province de Idlib, la guerre en Syrie sera terminée (…) Et donc en fin de compte, après ces neuf années d’absence de solution politique, on a l’impression que les pays occidentaux regardent ailleurs pour que ça se termine au plus vite, peu importe le prix du sang à payer sur la population syrienne qui aura été martyrisée durant ces neuf années, parce que rien ne lui aura été épargné (…) Durant ces neuf années, toutes les ONG ont condamné les bombardements, demandé une intervention car ce sont des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et il n’y a jamais eu autre chose que des principes. Mais ce dont je me suis rendu compte durant toutes ces années, c’est qu’en fait le droit humanitaire international dépend essentiellement de celui qui est le plus fort. Et aujourd’hui, il faut bien l’avouer, le plus fort c’est Vladimir Poutine.

Avez-vous encore des contacts réguliers avec des équipes médicales sur place ?

Tous les jours. Et quand cette petite fille est morte de froid dans les bras de son père, j’ai reçu à ce moment-là le texte de ce médecin syrien qui nous accuse (…) Ça nous met en question, véritablement, sur nos propres principes des droits de l’homme, de l’humanitaire. Qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui ? Puisqu’on laisse mourir comme ça, jour après jour, des populations entières.