La Syrie est-elle le nouveau terrain d'affrontement entre la Russie et l'Occident?

Certains journaux ont cru voir "le début de la troisième guerre mondiale" dans cet affrontement. Les spécialistes interrogés par francetv info ne sont pas de cet avis.  

La Russie a lancé des raids contre des rebelles sur le territoire syrien, le 30 septembre 2015.
La Russie a lancé des raids contre des rebelles sur le territoire syrien, le 30 septembre 2015. (RUSSIAN DEFENCE MINISTRY /AFP)

Le retour de la guerre froide ? L'aviation russe a mené, mercredi 30 septembre, ses premiers bombardements sur la Syrie, à la demande du président syrien Bachar Al-Assad. Un raid vivement critiqué par Washington et Paris. Les Etats-Unis comme la France reprochent à Moscou de n'avoir pas visé les positions de l'Etat islamique, mais celles d'autres opposants au régime.

Y a-t-il une montée de la tension entre les Etats-Unis et la Russie autour de la Syrie ? Quel est l'enjeu de cet affrontement ? Ne s'agit-il pas d'un jeu de rôle ? Quelle peut en être l'issue ? Les réponses de francetv info.

La tension monte-t-elle entre la Russie et les Etats-Unis ? 

Oui, estime Agnès Levallois, consultante sur le Moyen-Orient et chargée de cours à Sciences Po, contactée par francetv info. "Il y a une vraie montée de la tension entre les deux puissances, russe et américaine, en Syrie. Le président russe, Vladimir Poutine, intervient massivement, alors qu'il y a une coalition depuis un an contre l'Etat islamique, menée par les Etats-Unis. C'est une façon de dire : 'Nous sommes partie prenante, nous sommes là, vous n'allez pas nous refaire le coup de la Libye'." En 2011, la France et le Royaume-Uni étaient intervenus pour renverser le régime de Kadhafi, tuant le chef de l'Etat libyen et laissant une situation chaotique.

Le reproche fait à Moscou d'avoir bombardé, dans les provinces de Homs et de Hama, d'autres opposants au régime que l'Etat islamique lui paraît-il légitime ? Pour Agnès Levallois, "il semble que les bombardements de Vladimir Poutine aient visé des zones tenues par des opposants soutenus par les Occidentaux" et les pays du Golfe. Des brigades de l'Armée syrienne libre et le Front Al-Nosra (groupe islamiste affilié à Al-Qaïda), qui "avaient repoussé l'avancée de l'Etat islamique" dans cette zone, ont été ciblés. Pour Agnès Levallois, il y a peu de doute : "Vladimir Poutine agit ainsi pour renforcer Bachar Al-Assad. Il veut obtenir des gains sur le terrain avant la négociation sur le sort de la Syrie et avoir plus de poids." 

Quelles sont les deux visions qui s'affrontent ?

Sans l'ombre d'un doute, l'Etat islamique, qui "recrute en Asie centrale, notamment au Daguestan et en Tchétchénie [deux Républiques de la Fédération de Russie], ainsi qu'en Ouzbékistan" est perçu comme une menace directe pour la Russie, explique Clément Therme, chercheur à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). Pour Moscou, "il s'agit à la fois d'un danger intérieur, alimenté par la crainte du retour des jihadistes, et d'un danger à ses frontières", développe ce spécialiste des relations irano-russes. Mais comme la Russie, alliée de Damas et de Téhéran, se méfie aussi bien, en Syrie, de l'Etat islamique que des rebelles soutenus par les pétromonarchies, "elle soutient la seule force qui reste, l'Etat syrien, donc Bachar Al-Assad, pour mener la guerre contre les jihadistes", conclut-il. 

A l'inverse, développe Agnès Levallois, les Etats-Unis comme la France considèrent que "beaucoup de Syriens rejoignent Daech [l'Etat islamique] pour lutter contre Assad. Si l'on veut tarir les recrutements de Daech, il faut lutter contre Bachar Al-Assad. Sinon, ce sera un combat sans fin. Les Occidentaux veulent combattre les deux en même temps." Mais même Paris se contente désormais, selon l'entourage de François Hollande cité par l'AFP, "d'une transition politique claire dont l'issue soit le départ du président Bachar Al-Assad", sans en faire un préalable.

Spécialiste du Moyen-Orient et auteur d'Irak, la revanche de l'histoire. De l'occupation étrangère à l'Etat islamique (éd. Vendémiaire, 2015), Myriam Benraad résume à francetv info ces "postures divergentes". "La Russie voit Bachar Al-Assad comme un sauveur face aux jihadistes, en faisant fi du rôle joué par le président syrien dans la déliquescence du pays", explique la chercheuse au Centre de recherches internationales de Sciences Po. "Les Etats-Unis, eux, diabolisent Bachar Al-Assad. Mais en parlant des rebelles, Washington oublie de préciser qu'il n'y a plus que des jihadistes sur le terrain. L'Armée de la conquête [coalition de rebelles islamistes, comprenant le Front Al-Nosra] n'est absolument pas modérée et a commis des atrocités. Il s'agit donc d'une guerre de propagande et de désinformation des deux côtés."

Ne s'agit-il pas d'un jeu de rôle ?

Cette tension russo-occidentale est-elle en train d'atteindre un point culminant ? La "troisième guerre mondiale" a-t-elle (peut-être) débuté mercredi 30 septembre avec les frappes russes en Syrie, comme l'avance L'Obs ? Au téléphone, l'expression fait rire Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense joint par francetv info. "Aberrant ! Un vrai gonflement médiatique !" Pour lui, c'est faux pour deux raisons. La première, c'est ce que l'Otan et la Russie considèrent tous deux l'Etat islamique comme le véritable ennemi. La seconde ? "Les coordinations se font fatalement entre Moscou et Washington", ne serait-ce que pour éviter aux avions russes d'être abattu par des systèmes automatiques de défense aérienne mis en place par la coalition de l'Otan contre l'Etat islamique.

Il juge donc que cette escalade "est un jeu de rôle dans un cadre onusien". Et d'ajouter que la France, elle aussi, avait envoyé un signal en effectuant ses premières frappes contre l'Etat islamique, "juste avant l'Assemblée générale de l'ONU".

Quel avenir pour la Syrie ?

Quelle conséquence peut avoir ce bras de fer, réel ou non, pour la Syrie, pays dévasté par quatre ans de guerre, avec des millions de réfugiés hors de ses frontières ? Les Occidentaux ne sont plus "dans une logique de l'homme providentiel" qui a failli en Irak ou ailleurs, avec la mise en place au pouvoir de dirigeants non représentatifs, estime Agnès Levallois. "Il s'agit désormais de réunir autour de la table l'opposition syrienne pour trouver une solution politique." Belle intention, qui prend peu de formes concrètes pour l'instant. Pour reconstruire quoi et comment ? Pierre Conesa considère que l'Occident "gère militairement des crises dont il n'a pas l'issue politique." 

Pour Myriam Benraad, face à une "impasse", on s'achemine vers une "partition" : "Le régime syrien a perdu une grande partie du territoire et ne peut pas survivre à long terme. Il y aura d'un côté une Syrie bis avec les forces d'opposition qui se feront la guerre et s'entretueront. Et d'autre part, un règlement de comptes parce que tout le monde a payé la guerre au prix fort, y compris les alaouites [la confession de Bachar Al-Assad et de 10% de la population syrienne]. De toute façon, on est déjà dans le cadre d'une implosion sur le territoire. Il n'y a plus d'autorité centrale. On va rester là-dessus très longtemps." 

Ce qu'il faudrait faire, selon elle ? "Créer de zones de cessez-le-feu durables. En Syrie, il y a un degré de dévastation dont personne ne se doute. Il n'y a plus rien, c'est un champ de ruines. Il faut voir ce qu'on peut reconstruire zone par zone. Qu'il y ait une entente entre grandes puissances et puissances régionales, avec une force multinationale pour stabiliser la situation sur place. Mais personne n'y est prêt." En attendant une improbable force multinationale, l'Iran, rappelle Jean-Michel Bouguereau dans La République des Pyrénées, "a mobilisé le Hezbollah, des milices chiites irakiennes et, semble-t-il, des bataillons des Gardiens de la Révolution" pour sauver, avec l'aide de la Russie, ce qui reste du régime de Bachar Al-Assad.