Affaire Vinci au Qatar : "C'est le pot de terre contre le pot de fer", mais "nous sommes très confiants", déclare l'avocate de l'association Sherpa

Six cadres du géant du BTP Vinci sont convoqués par la justice pour esclavagisme moderne. Des plaignants indiens et népalais ainsi que l'association Sherpa dénoncent le travail forcé durant les chantiers de la coupe du monde de foot au Qatar.
Article rédigé par franceinfo
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Les ouvriers de QDVC (Qatari Diar Vinci Construction), la filiale qatarienne du géant français de la construction, Vinci. Photo d'illustration (KARIM JAAAFAR / AL-WATAN DOHA)

"C'est le pot de terre contre le pot de fer", mais "nous sommes très confiants", a déclaré jeudi 14 septembre sur franceinfo Ingrid Metton, avocate associée au cabinet Chango à Paris, conseil de l'association Sherpa et des 12 plaignants indiens et népalais. Six cadres du groupe Vinci sont convoqués par la justice dont certains sous le régime de la garde à vue, a appris franceinfo. Le géant du BTP est soupçonné d’esclavagisme moderne lors de chantiers préparatoires du dernier mondial de football au Qatar. Les avocats de Vinci rejettent les accusations et dénoncent “un dossier vide”. Selon l'avocate de l'association Sherpa, "c'est une défense classique. Des juges d'instruction ne vont pas mettre en examen la société Vinci uniquement sur la base d'un dossier vide", répond-elle.

franceinfo : Que répondez-vous à la défense de Vinci ?

Ingrid Metton : C'est une défense classique. Après cinq ans d'instruction, nous avons une des plus grosses entreprises françaises qui a été mise en examen. Vous vous doutez bien que des juges d'instruction ne vont pas mettre en examen la société Vinci uniquement sur la base d'un dossier vide. Il y a énormément d'éléments matériels. Les douze plaignants ont fourni des témoignages très précis qui ont été récoltés directement par une chargée de mission de l'association Sherpa au Qatar.

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Comment prouver vos propos en dehors des témoignages que vous-même avez recueillis ?

La justice n'a demandé l'audition de mes clients que très récemment. Nous sommes dans un dossier à caractère international, c'est extrêmement difficile. La coopération judiciaire avec certains pays, notamment l'Inde et le Népal, ne se passe pas très bien. De plus, nous sortons d'une période de pandémie mondiale et il était absolument impossible de pouvoir prévoir une audition et la venue de mes clients en France.

Qu'est-ce que c'est exactement "l'esclavagisme moderne" ?

En réalité, on parle d'infraction au Code du travail et on peut parler de deux infractions principales qui sont le travail forcé et la réduction en servitude. Cela veut dire que l'on contraint des personnes à effectuer un travail soit sans rémunération, soit avec une rémunération qui est sans rapport avec le travail fourni. Par exemple, travailler 70h par semaine dans des conditions de travail indignes, avec une rémunération extrêmement faible. On parle d'esclavage moderne lorsqu'on a connaissance de la vulnérabilité ou de l'état de dépendance des personnes. Ce sont des travailleurs qui sont étrangers, qui viennent de pays où les situations économiques sont extrêmement difficiles.

 

"Il y a eu des témoignages disant que lorsqu'ils arrivent au Qatar, on leur confisquait leur passeport."

Ingrig Metton, avocate

franceinfo

Il y a vraiment une situation de vulnérabilité et de contraintes extrêmement fortes. L'instruction en cours vise à déterminer si une entreprise française a pu se rendre responsable de ces faits ou non.

Est-ce la filiale de Vinci, détenue à 51 % par le fonds souverain du Qatar, qui est visée ?

C'est à la fois la société mère et sa filiale parce que tout l'enjeu des dossiers qui sont portés par l'association Sherpa est bien de faire reconnaître la responsabilité des sociétés mères envers leurs filiales qui sont implantées dans des pays étrangers. Est-ce que les multinationales peuvent continuer à faire des profits à l'étranger sans pour autant contrôler ce qui se passe sur place et respecter les droits humains les plus fondamentaux sur place ?

Est-ce que ce n'est pas un peu le pot de terre contre le pot de fer aujourd'hui ?

C'est exactement le pot de terre contre le pot de fer. Il y a eu une première enquête entre 2015 et 2018, qui a été menée par des procureurs qui sont malheureusement des magistrats qui, en France, ne sont pas indépendants. Il y a eu très peu d'actes d'enquête de faits. On se demande comment d'ailleurs une enquête a-t-elle pu être menée pendant aussi longtemps, avec aussi peu d'éléments. Elle a conduit à un classement sans suite. En réalité, on a perdu trois ans. Maintenant, heureusement, en France, il y a des magistrats qui sont indépendants, qui peuvent permettre justement de rétablir un rapport de force normal entre un pot de terre et un pot de fer. Je ne vous cache pas que nous sommes très confiants.

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