Concurrence sanglante entre Daech et Al-Qaida dans le Yémen en guerre

Alors que Daech revendique l’assassinat du gouverneur d’Aden, al-Qaïda, bien implanté depuis des années dans le sud-est du Yémen, multiplie les opérations militaires. Dans un Yémen déchiré par une guerre entre forces loyalistes, soutenues par une coalition arabe menée par l’Arabie Saoudite, et forces houties, les deux organisations djihadistes semblent profiter de la situation dans le sud du pays.

Mars 2014. Images de victimes d\'un attentat revendiqué par al-Qaïda en décembre 2013 sur des murs de Sanaa en 2014.
Mars 2014. Images de victimes d'un attentat revendiqué par al-Qaïda en décembre 2013 sur des murs de Sanaa en 2014. (MOHAMMED HUWAIS / AFP)

Les forces djihadistes semblent profiter de la complexité de la situation de guerre civile qui règne au Yémen. Attaques et attentats se succèdent, tantôt revendiqués par al-Qaïda, tantôt par L'Etat islamique. Ce dernier affirme avoir signé l’assassinat du gouverneur d'Aden le 6 décembre 2015. Proche du président Abd Rabbo Mansour Hadi, le général Jaafar Saad avait pris récemment ses fonctions de gouverneur d’Aden. 

L'attentat a visé la capitale provisoire du pays, puisque c'est là que s'est installé le pouvoir yéménite, soutenu par l'Arabie Saoudite, Sanaa étant toujours entre les mains des Houthis. Ce n'est pas la première action de Daech dans le sud du Yémen depuis que cette zone a été prise par les forces officielles, soutenues par la coalition arabe. Le 6 octobre, l'EI avait revendiqué quatre attaques suicide ayant fait 15 morts ainsi que la mort de 50 soldats dans une attaque le 20 novembre dans l'Hadramaout (sud-est).

Attentats contre des mosquées chiites à Sanaa
Mais l'organisation n'a pas attaqué que la partie sud du Yémen. Le groupe djihadiste avait signé ses premiers attentats au Yémen en visant le 20 mars plusieurs mosquées chiites à Sanaa (238 morts). 
Etudiantes yéménites portant des portraits de victimes des attentats contre des mosquées chiites à Sanaa, attentats revendiqués par l\'EI (mars 2015).
Etudiantes yéménites portant des portraits de victimes des attentats contre des mosquées chiites à Sanaa, attentats revendiqués par l'EI (mars 2015). (MOHAMMED HUWAIS / AFP)

De son côté, al-Qaïda, implanté de longue date dans le sud du Yémen a récemment multiplié les opérations. Le 2 décembre 2015, les villes de Jaar et Zinjibar tenues par les forces progouvernementales dans le sud du Yémen ont été prises par Aqpa (al-Qaïda dans la péninsule arabique), qui avait déjà occupé cette région en 2011.  

«Ils avancent à toute vitesse, s’alarme Maha Awadh, la directrice d’une ONG féministe, jointe sur place par téléphone. Ils menacent, ils assassinent et personne ne réagit. Les militaires saoudiens et émiratis, qui ont contribué à libérer la ville des houthistes, sont retranchés dans leurs bases, dans le port et l’aéroport. On ne les voit jamais dans les rues», affirmait-elle dans Le Monde du 3 novembre 2015 pour témoigner de la progression d’al-Qaïda. 

Aden entre les mains des groupes djihadistes
Les deux organisations semblent se livrer une course pour marquer leur territoire. Malgré l'antériorité d'al-Qaïda au Yémen, «l’EI a montré qu’il était désormais un belligérant avec lequel ses trois adversaires devaient compter. Les djihadistes ont frappé aussi bien Sanaa, toujours contrôlé par la rébellion houthie, qu’Aden, l’ancienne capitale du Yémen du Sud, reprise en juillet par la coalition pro-saoudienne. Après l’Irak et la Syrie, où ses drapeaux noirs frappés du sceau de Mahomet flottent respectivement sur un tiers et la moitié de ces deux pays, l’organisation djihadiste élargit encore son espace de conquête en prenant pied dans l’ancienne Arabia Felix («l’Arabie heureuse»)», notait le journaliste de Libération, Jean-Pierre Perrin.

Décembre 2015, Un milicien pro-régime dans une rue de la 3e ville du Yémen, Taez.
Décembre 2015, Un milicien pro-régime dans une rue de la 3e ville du Yémen, Taez. (AHMAD AL-BASHA / AFP)

Des groupes armés ont établi des barrages à Tawahi et parcourent d'autres quartiers comme Moualla, Dar Saad, Mansoura ou Cheikh Othman, selon des habitants. Leurs cibles sont souvent des symboles de l'Etat: un policier, un militaire ou un juge, comme Mohsen Alwane, président d'un tribunal chargé d'affaires de terrorisme, abattu samedi à Mansoura. Mais aussi parfois un simple citoyen, comme Abdel Aziz Ahmed, accusé de «sorcellerie» et tué le 7 décembre à Tawahi. «A la tombée de la nuit, ces hommes sèment la terreur à bord de leurs véhicules», se lamente Saleh Ahmed, habitant de Mansoura.

Les attentats de Charlie revendiqués par al-Zawahiri
Selon lui, ce sont «des hommes de Daech (acronyme arabe de l'EI) ou d'Ansar al-Charia», branche yéménite d'al-Qaïda, en compétition dans le sud du Yémen, qui était jusqu'à cette année la chasse gardée d'al-Qaïda.

L'attentat de Sanaa contre les mosquées chiites avait été considéré comme «un coup de publicité énorme pour l’organisation Etat islamique». Le chercheur Dominique Thomas notait dans Le Monde: «Sur la Toile, on voit beaucoup de pro-EI critiquer Aqpa et al-Zawahiri, qui est vu comme un symbole du déclin après la mort de Ben Laden.» Est-ce à l'aune de cette concurrence qu'il faut comprendre la très tardive revendication des attentats de Charlie-Hebdo par al-Qaïda et son chef al-Zawahiri, au lendemain des attaques du 13 novembre, revendiqués eux par L'EI.

Cette concurrence entre les deux mouvements ne touche pas que le Yémen. «Au cours des premiers mois de 2014, (les membres de l'Organisation de l'Etat Islamique) ont pris le pas sur le Front al-Nosra, filiale locale d’al-Qaida en Syrie, au prix de plus de 6000 morts. La proclamation du «califat» a suscité de nombreux ralliements. Les combattants étrangers de l’EI proviennent d’une centaine de pays. En désignant M.al-Baghdadi comme leur ennemi principal, les pays occidentaux orientent de façon décisive la mobilisation des djihadistes à ses côtés», affirme Pierre Conesa dans le Monde Diplomatique.

Difficile de suivre l’enchaînement des violences et les revendications entre les deux groupes rivaux. «La montée en puissance des groupes extrémistes sunnites est facilitée par le trésor de guerre qu’ils ont amassé ces derniers mois à la faveur des combats contre les houthistes : un énorme arsenal qui comprend des blindés, des tanks et des batteries de missiles», notait le correspondant du Monde, Benjamin Barthe.

Une situation qui rend encore plus urgente la paix dans ce confit très meurtier. La guerre qui opposerait indirectement le monde sunnite et le monde chiite aurait déjà fait plus de 5700 morts depuis mars 2015, selon l'ONU. Des pourparlers de paix doivent se tenir en Suisse dès le 15 décembre. Avec l'espoir d'un cessez-le-feu.