Démission du Premier ministre libanais : "Saad Hariri n'a pas convaincu de l'indépendance de sa décision"

Le Premier ministre libanais s'est exprimé pour la première fois, dimanche, assurant qu'il était "libre" en Arabie saoudite, pays où il se trouve depuis sa démission surprise. Mais bien que Saad Hariri ait tenté de rassurer la population, cette crise politique fait craindre que le pays, aux équilibres communautaires fragiles, plonge dans de nouvelles violences.

Une affiche de Saad Hariri, dans les rues de Beyrouth (Liban), le 10 novembre 2017. 
Une affiche de Saad Hariri, dans les rues de Beyrouth (Liban), le 10 novembre 2017.  (MAXPPP)
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propos recueillis parVincent DanielFrance Télévisions

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C'était la première fois qu'il s'exprimait publiquement depuis l'annonce de sa démission du poste de Premier ministre libanais. Saad Hariri, principal responsable politique sunnite du Liban, a annoncé, dimanche 12 novembre, qu'il allait "très bientôt" rentrer dans son pays, assurant être "libre" en Arabie saoudite, où il se trouve depuis sa démission surprise le 4 novembre. 

Lors de cet entretien diffusé sur la chaîne de télévision libanaise Future TV, qui appartient à sa famille, Saad Hariri a une nouvelle fois appelé l'Iran à ne pas s'ingérer dans les affaires du Liban et des pays arabes. Une référence au Hezbollah, mouvement chiite libanais soutenu par Téhéran et membre de son gouvernement. Le geste de Saad Hariri est perçu comme un nouvel épisode du bras de fer entre l'Arabie saoudite sunnite et l'Iran chiite. Pour comprendre les enjeux de cette crise, franceinfo a interrogé Daniel Meier, docteur en sociologie politique et auteur de Liban : Identités, pouvoirs et conflits (Ed. Le Cavalier Bleu, 2016). 

Franceinfo : Comment interprétez-vous la prise de parole de Saad Hariri ?

Daniel Meier : Cette interview intervient en réaction aux propos de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, tenus vendredi dernier. Dans un discours extrêmement politique, ce dernier a sous-entendu que Saad Hariri n'était pas libre et qu'il avait été littéralement kidnappé par l'Arabie saoudite. Son message était double : dénoncer l'ingérence de l'Arabie saoudite et se faire le porte-voix d'un certain nombre de groupes politiques libanais qui demandent le retour dans ses fonctions politiques du Premier ministre. Saad Hariri devait donc clarifier sa situation en assurant qu'il était bel et bien libre.

Mais sa réponse a été peu convaincante. Ce n'est pas la liberté de mouvement de Saad Hariri qui est en jeu mais la liberté politique du Premier ministre libanais, la liberté d'opinion politique, la liberté d'agir selon un agenda libanais et non pas étranger... Sur ce point, il n'a pas vraiment convaincu de l'indépendance de sa décision. 

Pourquoi le Liban est-il le terrain d'affrontements entre l'Arabie saoudite et l'Iran ?

Cela s'explique d'abord par la présence d'une forte communauté sunnite et d'une forte communauté chiite au Liban. Cette compétition suit des lignes confessionnelles, mais c'est avant tout une compétition politique. Les élites politiques libanaises utilisent les acteurs régionaux comme des leviers politiques à l'intérieur du Liban. Cette rivalité dépasse largement Saad Hariri d'un côté et Hassan Nasrallah de l'autre, qui se font les porte-voix de puissances étrangères.

Aujourd'hui, il s'agit de l'Arabie saoudite et de l'Iran. Dans le passé, cela a pu être les Etats-Unis ou encore la France. L'Arabie saoudite et l'Iran utilisent le Liban pour se livrer à une compétition régionale, ils le font aussi ailleurs dans la région, au Yémen, en Irak ou en Syrie. Et la faiblesse de l'Etat libanais rend possible cet affrontement.   

Ces ingérences extérieures peuvent-elles souder les Libanais autour de la revendication du retour de Saad Hariri ? 

Une mobilisation interconfessionnelle et intercommunautaire est possible pour demander le retour de Saad Hariri, pour le fonctionnement du gouvernement et celui du système politique. Il était Premier ministre depuis onze mois et cela fonctionnait plutôt bien au regard de ce qu'avait déjà vécu le Liban. 

Derrière la demande de retour de Saad Hariri, il y a un appel à faire cesser les ingérences étrangères. Mais cette question est très politique : le Hezbollah qui tient un discours critique à l'égard de l'ingérence saoudienne est lui-même le porte-voix de l'ingérence iranienne... D'une certaine manière, c'est une ingérence contre une autre. Nous sommes face à un problème qui ne peut pas être solutionné facilement. Ce qui est sûr, c'est qu'une partie de l'électorat sunnite est mécontent de Saad Hariri car la manœuvre politique utilisée par l'Arabie saoudite – une démission annoncée depuis Riyad – est grossière. 

Une sortie de crise vous paraît donc difficile à entrevoir... 

La fragilisation du Liban explique notamment pourquoi les responsables politiques, toutes tendances politiques confondues, peuvent sincèrement appeler au retour de Saad Hariri puisqu'il était, avec les autres composantes politiques, le garant d'une certaine stabilité et d'un équilibre. En son absence, il est impossible de revenir à un fonctionnement normal du monde politique. 

Au Liban, l'influence des acteurs extérieurs est très forte sur la nomination du président, du Premier ministre... et par voie de conséquence, il apparaît difficile que le Liban se stabilise dans un contexte agonistique entre l'Arabie saoudite et l'Iran. Cette situation met en avant la dépendance du Liban à l'égard de la région, la faiblesse de son Etat et cela met en péril la sécurité intérieure, sans que l'on puisse dire aujourd'hui si l'on va vers quelque chose de grave. Mais en tout état de cause, on peut s'attendre à des provocations, des instabilités, et, à un non-fonctionnement du système politique libanais.