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Une police, une justice et des impôts... Comment l'Etat islamique essaie de ressembler à un vrai Etat

Sur leur territoire, conquis en Irak et en Syrie, les jihadistes entendent bien montrer qu'ils sont capables de créer et administrer un pays.

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France Télévisions
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Le drapeau de l'Etat islamique sur l'Eglise des martyrs de Raqqa (Syrie), le 27 septembre 2013. (STRINGER / REUTERS )

"Je suis syrien et j'ai 28 ans. Je suis venu en Irak sans passeport. Maintenant, nous sommes un vrai Etat, l'Etat islamique." Interviewé en juillet par le magazine Vice (en anglais), un jihadiste, cagoulé et armé, résume fièrement les ambitions de l'organisation à laquelle il appartient, l'Etat islamique. Décidés à établir un califat à cheval sur la Syrie, l'Irak et une partie de la Jordanie et du Liban, ces insurgés islamistes s'appliquent à montrer qu'ils disposent de tous les attributs d'un véritable Etat, avec des institutions et des lois conformes à la charia, la loi islamique. Décryptage.

Ils prélèvent une batterie d'impôts 

"Malgré un début assez instable, l'Etat islamique agit et ressemble à bien des égards à un Etat désormais", explique Ariel Ahram, spécialiste de la création d'Etat par les groupes armés, au Washington Post (en anglais). D'abord, dit-il, parce que les jihadistes ont mis en place plusieurs impôts. A Mossoul, la seconde ville d'Irak conquise le 9 juin dernier, "l'EI prélève des taxes sur une variété d'activités commerciales, comme les entreprises de télécommunications qui ont des antennes-relais dans les zones contrôlées par les jihadistes", détaille Ariel Ahram.  

Dans la ville de Raqqa, capitale syrienne du califat, la banque de la ville fonctionne désormais comme une vraie autorité fiscale, explique The New York Times (en anglais). Ainsi, les employés collectent tous les deux mois 20 dollars auprès des propriétaires d'entreprises, en échange de l'électricité, l'eau et la sécurité. "Les jihadistes ont mis en place un système de racket à très grande échelle sur les populations sunnites, qu'ils prélèvent comme un impôt", commente la politologue spécialiste de l'Irak, Myriam Benraad. 

Pour les populations non-musulmanes, l'"impôt" se double d'une taxe particulièrement élevée. A Mossoul, les chrétiens sont sommés de se convertir à l'islam ou de payer la dhimma, une contribution imposée aux non-musulmans sous peine d'être exécutés. Le montant de la dhimma s'élève à 250 dollars par mois et par personne. Un montant volontairement excessif. Cet impôt sert principalement à financer l'effort de guerre.

Ils disposent d'une police, la "hisbah"

Pour faire respecter les lois qu'il impose aux populations, l'Etat islamique dispose d'une police. Pour eux, pas d'ensemble bleu marine ou de képi, mais un uniforme tout de même. Les membres de la "hisbah", du nom de la police des mœurs qui existait aux premières heures de l'islam, portent un qamis blanc – un vêtement long, porté traditionnellement par les hommes musulmans – et parfois un gilet noir. On les voit dans cette vidéo de propagande publiée par l'Etat islamique sur YouTube.

La fonction des ces patrouilles ? Faire respecter la loi islamique par les habitants. Ceux qui sont surpris en possession d'alcool, en train de fumer ou pour n'importe quel autre fait répréhensible d'après les lois de l'Etat islamique sont emmenés dans un centre qui fait office de prison, où ils patientent avant de subir leur peine.

Ces policiers de la charia sont en fait des soldats. "Les mêmes qui combattent les Kurdes ou les troupes de Bachar Al-Assad aux frontières du califat, explique Myriam Benraad. C'est une police de la terreur." Dans les villes contrôlées par l'Etat islamique, la "hisbah" est équipée d'armes lourdes. "Nous continuons de combattre les infidèles avec nos fusils d'assaut, mais nous devons aussi gérer les vices dans notre population", expliquait un policier à Vice (en anglais).

 Ils ont promulgué une loi fondamentale autour de la charia

Comme le rappelle Medyan Dairieh de l'agence Vice News, seul journaliste à avoir pu filmer et interviewer les jihadistes de l'Etat islamique, la charia régit tous les pans de la vie quotidienne dans les territoires contrôlés par l'EI. "Cette loi islamique traite d'absolument tout, des crimes aux petits désagréments de la vie quotidienne, en passant par l'économie ou même l'apparence", explique le journaliste palestinien. 

L'Etat islamique a ainsi élaboré sa propre charte de bonne conduite, qui se veut inspirée par la charia. Il s'agit d'un document qui fait à la fois office de code pénal et de constitution dans le Califat. Le texte, de deux pages, est divisé en seize commandements. Un journaliste de Libération a pu mettre la main sur le document, distribué dans les rues de Mossoul en Irak.

L'Etat Islamique détaille ses 16 commandements dans un tract distribué, par exemple, dans les rues de Mossoul (Irak). (WWW.JIHADOLOGY.NET)

L'article 8 de cette charte interdit, par exemple, l'usage de l'alcool, du tabac et des drogues, sous peine "d'exécution, de crucifixion, d'amputation des bras ou des jambes, ou d'exil". Le texte oblige les femmes à se voiler intégralement, visage compris, sous un niqab. Tout déplacement doit aussi être jugé "nécessaire" pour être autorisé, et effectué en présence d'un homme de la famille.

"C'est la loi fondamentale de l'Etat islamique, commente Myriam Benraad. Elle tire sa légalité directement du Coran d'après les jihadistes." A la manière des régimes dictatoriaux, l'Etat islamique a fait installer des panneaux publicitaires sur lesquels sont inscrits les lois du califat, comme ici à Raqqa (Syrie) et dans les autres villes contrôlées par les jihadistes. 

A Raqqa (Syrie), le 31 mars 2014, des femmes intégralement voilées passent devant un panneau publicitaire sur lequel est affiché la loi de l'Etat islamique. (REUTERS)

Ils installent des tribunaux dans les villes conquises

Dans les villes conquises, l'Etat islamique a aussi mis en place des tribunaux, où les citoyens du califat peuvent venir porter plainte. Dans le documentaire de Vice, un homme se rend dans un de ces bâtiments pour attaquer un membre de sa famille en justice. Le motif ? Ce dernier ne partage pas ses récoltes, ce qui est contraire aux principes promus par les jihadistes.

Pour légiférer, les extrémistes de l'EI s'appuient sur un réseau de juges, présentés comme des experts de l'islam. "Si ces hommes sont souvent des érudits, ils sont dans leur grande majorité des jihadistes de la première heure, les compagnons d'Abou-Bakr Al-Baghdadi [le chef de l'Etat islamique] dès 2006", explique Myriam Benraad.

Selon la spécialiste, les jugements prononcés sont d'ailleurs loin d'être uniformes sur l'ensemble du califat. "La plupart du temps, les sentences sont décidées par les miliciens sur le tas, sans aucun passage devant une court. Il ne faut pas penser que l'Etat islamique dispose d'un véritable système judiciaire, clair et fonctionnel." Et de conclure : "Tout ceci s'inscrit surtout dans une guerre de propagande." 

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