RECIT FRANCETV INFO. "Comment j’ai quitté l’enfer de Daech"

A plein gaz, la moto parcourt le maquis syrien et fend la terre aride, meurtrie par l’hiver et la guerre. Depuis plusieurs jours, les jihadistes de l’Etat islamique et les rebelles syriens s'affrontent sur ce no man’s land, situé à l’ouest de Raqqa. Aujourd’hui, la voie est libre. Pas un check-point en vue, ni le moindre soldat. Seules quelques habitations à l’horizon. Stéphanie* et son fils vont pouvoir passer.

Installée derrière son chauffeur, cette Française âgée d’une vingtaine d’années tient son fils dans ses bras. Epuisé par la course, le petit garçon s’est endormi malgré les incessants soubresauts, inévitables sur cette route bosselée. Soudain, un aboiement brise la monotonie du ronflement du moteur. Un chien les prend en chasse. "J’ai cru qu’il allait nous bouffer, il a dû avoir peur quand il m’a vu tout en noir", raconte Stéphanie. Une fois le molosse semé, le conducteur arrête la moto et se retourne vers la jeune femme. "Retire vite ton niqab, lui ordonne-t-il. On vient de sortir de leur zone. Daech, c’est fini."

Stéphanie a passé un an et demi dans les territoires contrôlés par les jihadistes de l'Etat islamique. "La vérité, c’est que j’ai toujours voulu rentrer, mais avec mon mari, c’était impossible", assure-t-elle aujourd’hui. Youssef* était un jihadiste convaincu. Il s’est engagé dans les rangs de l’Etat islamique et n’a jamais envisagé de quitter "le Cham", la Syrie et ses pays voisins dans le vocabulaire des jihadistes. Ce n’est qu’après sa mort, en combattant face aux Kurdes, fin 2015, que Stéphanie a pris la décision de rentrer en France. Elle a raconté à francetv info cette odyssée longue de deux mois.

* Les prénoms ont été modifiés.

"Sortez-moi de là"

Avant de prendre la route, Stéphanie a beaucoup pleuré. "Quand on m’a annoncé la mort de mon mari, ça m’a détruit. Même si je savais que ça arriverait et qu’il voulait mourir..." Pendant un mois, elle se morfond dans son petit trois pièces, en plein cœur de Raqqa, la capitale autoproclamée de l’Etat islamique.

L’organisation terroriste impose normalement que les veuves soient envoyées à la "madafa", une maison où sont entassées les femmes seules et leurs enfants, pendant une période de quatre mois et dix jours. Le temps nécessaire pour faire leur deuil, avant qu’elles soient remariées. Mais Stéphanie bénéficie d’un traitement de faveur : "J'avais déjà passé quatre mois à la 'madafa' à mon arrivée en Syrie et je détestais ça. Alors, dans son testament, mon mari avait demandé qu’on me laisse vivre chez moi. Dawla ["Etat" en arabe, le terme utilisé par les jihadistes pour qualifier l'Etat islamique et, par extension, l’administration du groupe terroriste] a accepté."

Le déclic a lieu le lendemain de Noël, en 2015. Sur WhatsApp, sa mère l’implore une nouvelle fois de rentrer. Stéphanie se couche en pensant à cet appel douloureux. A deux heures du matin, elle est réveillée en sursaut. Un tapis de bombes vient de s’abattre sur un bâtiment voisin. "J’ai entendu au moins huit explosions d’affilée. J’ai ouvert les yeux et j’ai hurlé." L’immeuble tremble. Stéphanie pense vivre ses derniers instants. "Mon fils criait 'Vite, vite, vite'. Nous avons descendu les étages en courant pour nous réfugier au rez-de-chaussée." Le lendemain matin, sa décision est prise : il faut partir, emmener son enfant loin du chaos syrien.

Mais comment fuir ? Le groupe Etat islamique ne laisse plus personne quitter ses territoires. Des déserteurs sont régulièrement exécutés, à titre d'exemple, sur les places publiques. La jeune femme se rend au cybercafé pour demander de l’aide à ses proches, en France. Stéphanie, qui utilise le compte Facebook de son mari pour communiquer, se sait surveillée. Heureusement, elle a convenu d’un code avec sa famille. Une formule banale, qui signifie qu’elle souhaite quitter définitivement la Syrie. Lorsqu’elle écrit "Je ne veux plus te parler" sur la messagerie instantanée, Stéphanie veut dire "Sortez-moi de là".

Message reçu. Sa mère appelle immédiatement la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Depuis le départ de sa fille, Isabelle* est en contact régulier avec les renseignements. "Ils m'ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire tant qu’elle serait là-bas, raconte-t-elle. J'étais très en colère. Je me suis sentie livrée à moi-même." N’ayant pas d’autre choix, la mère de famille décide donc d’organiser elle-même l’exfiltration de sa fille. Elle le sait : se rendre elle-même en Syrie serait trop dangereux. Il faut donc trouver une autre solution. Elle enchaîne les coups de fil, contacte toutes les associations qu’elle connaît, tous les parents qui, comme elle, ont vu leurs enfants rejoindre l’organisation jihadiste. Une femme récemment revenue lui parle alors d’un passeur sur place. Zéro, zéro, neuf, six, trois… Sans hésiter une seconde, elle compose le numéro syrien sur son téléphone.

Lors des premiers contacts, la méfiance règne. Au bout du fil, l’homme parle un français incertain, mais pose beaucoup de questions. Il craint une tentative d'espionnage de la part des jihadistes. Il est affilié à un groupe en guerre contre l'Etat islamique depuis que les terroristes ont pris le contrôle de la ville, en janvier 2014. "Il m’a demandé des captures d’écran des conversations entre ma fille et moi sur les réseaux sociaux. Les passeurs prennent beaucoup de risques, ils voulaient s’assurer que je ne voulais pas les piéger", explique Isabelle. Déterminée à ramener sa fille, elle parvient à un accord avec les rebelles syriens. Contre une "belle somme" d'argent, dont elle ne souhaite pas dévoiler le montant, ils acceptent de venir chercher Stéphanie à Raqqa. Ils s’engagent : leur réseau la libérera des griffes de l'Etat islamique.

Une opération à haut risque

Comme toutes les femmes qui vivent sous la domination de l'Etat islamique, Stéphanie porte un sitar, un voile qui complète le niqab en masquant les yeux, et des gants chaque fois qu'elle passe le pas de sa porte. Pour que ses passeurs ne se méprennent pas, elle leur envoie des photos de ses chaussures et de son sac à main, les seuls éléments qui la différencient d'une autre femme dans l’espace public. Consciente du danger, Stéphanie ruse. "Toutes les deux semaines environ, je rachetais un téléphone et je créais une nouvelle ligne WhatsApp pour leur envoyer ces photos ou communiquer avec eux. Je faisais attention de changer souvent de 'point-phone' [taxiphone]. Il fallait ne laisser aucune trace. Si les moudjahidines se doutaient que je voulais partir, j'étais morte."

Les passeurs fixent une dizaine de rendez-vous à Stéphanie. Chaque fois, elle s’y rend et attend. Mais personne ne vient. "J’ai compris plus tard qu’ils me testaient. Ils étaient bien là, mais ils m’observaient." Les passeurs ont des techniques bien rodées. Lorsqu'ils exfiltrent quelqu'un, ils prennent soin de se déplacer à deux : l'un va chercher celui ou celle à faire passer, l'autre, caché, surveille que tout se passe bien.

Stéphanie est déterminée à quitter l’horreur de l'Etat islamique et prend parfois de gros risques. Comme ce soir de janvier où, pour se rendre au point de rendez-vous, elle descend de chez elle à 20 heures – une heure à laquelle les femmes ne sont pas autorisées à sortir. "J'habitais dans une rue très fréquentée par les moudjahidines, explique la jeune femme. Alors, le seul moyen que j’ai trouvé, c’était de jeter un jouet de mon fils par la fenêtre pour descendre le chercher." A la manière d’une mère qui dispute un enfant turbulent, elle empoigne son fils et dévale les escaliers de l’immeuble.

Sa course est stoppée nette, lorsqu’elle tombe nez à nez avec un combattant de l'EI. L’homme la fixe, avec sa kalachnikov en bandoulière. "Il m’a demandé ce que je faisais. J’ai fait mine de rien comprendre." Stéphanie ne bredouille que quelques mots d’arabe. Quand les discussions deviennent trop complexes, elle parle en anglais. Le soldat hésite quelques secondes, puis la laisse partir. Le temps qu’elle sorte, son contact a déjà filé. Au pied de son immeuble, Stéphanie est désespérée. Elle ne se doute pas que le surlendemain sera le jour J.

Ce samedi, le muezzin résonne dans les rues de Raqqa. Il est l’heure du Dohr, la seconde prière de la journée, au milieu de la matinée, quand Stéphanie s’approche du passeur, sans le regarder. L'homme prononce le mot de passe dont ils ont convenu et commence à marcher. Elle prend son fils par la main et le suit. "Heureusement que j’avais mon niqab pour me cacher, parce qu’une Européenne et un Syrien, ça aurait éveillé les soupçons. Si on m’adressait la parole, je devais me toucher la bouche pour prétexter une rage de dents." Ils sautent ensemble dans un taxi. C’est le début d’une longue cavale.

Pendant un mois, Stéphanie est cachée par différentes familles syriennes. "Ils étaient très gentils avec moi, j’ai eu beaucoup de chance de tomber sur eux", témoigne-t-elle. D’habitude, les jihadistes étrangers ne sont pas appréciés par les Syriens qui vivent sous la domination de l’Etat islamique. "Pour eux, nous sommes venus détruire leur pays. Dawla, l’obligation de porter le niqab, les bombes de la coalition : tout ça, c’est de notre faute." Mais la présence du fils de Stéphanie change la donne. Les mères syriennes qui les hébergent se prennent d’affection pour le petit garçon. "C’était comme si mon fils et moi étions de la famille. Lorsque nous nous sommes quittés, nous avons beaucoup pleuré." En effet, il faut partir. On explique à Stéphanie que sa photo ainsi que celle de son enfant sont affichées dans les rues de Raqqa. Qu’elle sera décapitée, si on les retrouve.

Devant la maison, située dans la campagne syrienne, un homme les attend pour les emmener dans une zone contrôlée par les rebelles de l’Armée syrienne libre. Deux semaines plus tard, ils partent pour Kobané, dans le nord du pays. Depuis le mois de janvier 2015, la ville est contrôlée par les forces kurdes syriennes du YPG. Ceux-là mêmes que combattait Youssef, son défunt mari. Stéphanie ne sait pas ce qui l'attend. "Je pensais rentrer chez moi en 24 heures. Ça faisait déjà un mois et demi que j'étais sur les routes, se rappelle la jeune femme. Il est très difficile de quitter la Syrie. Y aller, à côté, c’était très simple."

Embarquement improvisé pour la Syrie

Stéphanie est partie pour la Syrie à l’automne 2014. Isabelle est encore très émue lorsqu’elle se remémore ce moment. "J'ai reçu un coup de téléphone de la femme de mon fils, qui me demandait de la rejoindre le plus vite possible." Sans réfléchir, alors qu’elle est sans nouvelles de sa fille depuis six jours, elle quitte son poste de responsable dans une entreprise et roule à toute vitesse pour retrouver sa belle-fille à l’hôpital où elle travaille. Isabelle croit d’abord à un accident. "Quand je suis arrivée, j’ai sauté dans les bras de ma belle-fille qui m’attendait sur le parking. C’est là qu’elle m’a dit : 'Youssef les a emmenés en Syrie'." Ses jambes flanchent. Elle s’écroule sur le sol. "J’ai hurlé à la mort, se souvient-elle. Les médecins sont tous sortis pour savoir ce qui se passait. Ça a été le pire moment de ma vie."

Stéphanie était censée passer des vacances dans le Sud avec son époux et son fils. En réalité, ils se sont envolés en direction de la frontière turco-syrienne. "Jusqu’à la fin, je ne voulais pas aller en Syrie. J’étais décidée à laisser mon mari partir seul. Mais au moment du départ, il m’a dit que je devais venir avec lui. J’ai fait nos valises, à mon fils et à moi, et une heure plus tard, nous étions partis." Pourquoi avoir risqué la vie de son fils, en suivant son mari dans une zone de guerre ? "Je l'ai fait par amour", dit-elle.

Youssef et Stéphanie se sont rencontrés à l’école. A peine sortis de l’adolescence, ils tombent amoureux. Elle se convertit à l’islam et l’épouse religieusement, comme il lui demande. A l’époque, le garçon pratiquait un islam "à la française", bien loin de tout extrémisme, se rappelle Stéphanie. Il fait le ramadan, mais ne prie que pour l’Aïd. Puis il est arrêté pour des faits de violences. Lourdement condamné, le jeune homme se radicalise derrière les barreaux.

Lorsqu’il ressort du centre pénitentiaire, après avoir purgé la moitié de sa peine, Youssef est un autre homme. Il prie cinq fois par jour et impose le port du voile à Stéphanie. Tout va très vite. A peine quelques mois plus tard, malgré son interdiction de quitter le territoire, il emmène sa famille en Syrie. Pour brouiller les pistes, ils se rendent dans un pays voisin et prennent un avion pour Istanbul. "On a juste été contrôlé pendant un petit moment à l’aéroport, mais ils nous ont laissé passer, assure Stéphanie. Le gouvernement disait qu’ils surveillaient les départs, mais on est passé sans problème."

Une fois à Gaziantep, une ville turque située à la frontalière syrienne, Stéphanie découvre que son mari n’a rien prévu. Aucun contact de l’Etat islamique ne les attend, il n’y a pas le moindre passeur. "C'était absurde. Pendant trois jours, mon mari a essayé de trouver un moyen de se rendre de l’autre côté de la frontière. Aux chauffeurs de taxi, il disait 'Daech, Daech' pour qu’on lui trouve un passeur." Stéphanie veut faire marche arrière avec son fils. "Je lui ai dit qu’on allait se séparer ici, qu’il allait partir d’un côté et moi de l’autre. Mais il a refusé de nous laisser partir."

La famille parvient finalement à traverser la frontière à pied, en pleine journée. De l’autre côté, ils sont logés dans une maisonnette délabrée, avant d’être emmenés à Manbij, une ville contrôlée par l’Etat islamique, à une trentaine de kilomètres de là. Leurs téléphones portables et leur ordinateur sont immédiatement confisqués par les jihadistes. "Ils nous ont pris pour des espions, parce que c’était de la folie de venir sans avoir préparé notre départ, sans avoir prévenu personne." Le couple ne s’attend pas à un tel accueil. Ils s’en sortent finalement grâce à un proche de Youssef, qui a rejoint l'organisation terroriste quelques mois plus tôt. C’est lui qui les recommande auprès de son émir.

Misère de la vie sous l'Etat islamique

En l’espace d’une semaine, la vie de Stéphanie passe d’un extrême à l’autre. Elle a troqué son paisible appartement en France pour une couche dans une "madafa" syrienne, où elle est seule avec son fils. Pendant cinq semaines, Youssef est envoyé faire son "muaskar", un camp d’entraînement obligatoire pour tous les apprentis jihadistes. Les hommes y reçoivent une formation militaire de base. Youssef y apprend le maniement de la kalachnikov, pratique des exercices physiques et suit des cours de Charia, la loi religieuse que prône l'Etat islamique.

Pendant ce temps, et encore plusieurs mois après le retour de son mari, Stéphanie est parquée à la "madafa". "C’était insupportable. Il faisait très froid et je ne pouvais pas joindre ma famille." Les connexions internet sont interdites dans ces lieux où les femmes doivent vivre recluses. Elle n’a pas d’alliée et aucun endroit pour s’isoler. "En dehors des salles communes, nous étions quatre filles par chambre, sur des vieux matelas, avec les gosses." Les autres femmes ne supportent pas son fils. Des conflits éclatent. "Je me suis embrouillée avec tout le monde. Beaucoup de femmes vous jugent, je ne m’attendais pas un tel accueil de la part de femmes soi-disant religieuses."

Au bout de quatre mois, Youssef la délivre de la "madafa", d’où on ne peut sortir qu’une fois que l’époux a trouvé un logement. La famille quitte Manbij pour Raqqa. Là, elle loue l’appartement d’un Syrien que leur a dégoté en urgence l’ami de Youssef. Les murs sont fissurés et jaunis par l’humidité, mais le loyer n’est que de 15 000 livres syriennes (60 euros). Pour elle et son fils, Stéphanie touche une allocation de 85 dollars (75 euros). En tant que combattant de l'Etat islamique, Youssef perçoit une solde mensuelle de 90 dollars (79 euros) à laquelle s’ajoute la "ghanima", le butin de guerre que se partagent les jihadistes après une conquête. Avec ces rapines, Youssef meuble l’appartement familial.

A Raqqa, Stéphanie mène une véritable vie de ménagère. Son quotidien est rythmé par le ménage, les courses et France 24, la seule chaîne française captée par sa télévision. Depuis juillet 2015, un décret de l’EI interdit l’accès à internet dans les foyers. Chaque fois qu’elle souhaite parler à sa famille, la jeune femme doit donc aller au cybercafé. Et quand Youssef a une permission, la famille se promène au parc. "La plupart du temps, il partait trois semaines au combat et revenait cinq jours à la maison. C’est très peu, cinq jours, nous avions à peine le temps de nous voir qu’il devait déjà repartir. Ça m’arrachait le cœur à chaque fois."

L'horreur au quotidien

"On n'a jamais mis le couteau sous la gorge de mon mari. C’est lui qui souhaitait combattre, affirme Stéphanie. Pour certains d’entre eux, c’est l’occasion de mourir en martyr." C’est le cas de l'ami de Youssef, qui s’est fait exploser contre les lignes kurdes. Dans le jargon jihadiste, on parle de "dogma" pour désigner les opérations suicide. "Au début, chaque fois que mon mari me disait qu’il voulait faire une 'dogma', je pleurais. Puis je me suis rendu compte que c’était ce qu’il voulait. Pour mon mari, la vie ici sur Terre n’avait pas de sens et je l’ai accepté. Je lui disais 'Si tu veux le faire, vas-y'."

Stéphanie accepte les pulsions mortifères de Youssef, comme elle s’habitue à vivre avec la guerre. Elle sait désormais faire la différence entre les bombardements de la coalition arabo-occidentale et ceux du régime syrien. "Les avions de Bachar ont cette façon particulière de piquer pour larguer leurs bombes, avant de redresser leurs trajectoires. Ils sont très bruyants."

Les avions de la coalition, eux, sont plus silencieux. Les dégâts qu’ils engendrent sont aussi plus localisés. "Les missiles américains traversent le béton et font imploser tout l’immeuble alors que les bombes de Damas, elles, ne détruisent que les étages supérieurs. Quand on les entend, il faut vite courir au rez-de-chaussée", raconte Stéphanie. Le régime largue aussi des barils remplis d’explosifs, aussi meurtriers qu’imprécis.

Pour elle, comme pour les millions de personnes qui vivent sous la domination de l’organisation Etat islamique, la barbarie des jihadistes fait aussi partie du quotidien. Un jour, dans la ville de Manjib, Stéphanie s’approche d’une foule amassée dans la rue. "Ils étaient réunis autour d’une sorte de fosse dans laquelle un couple accusé de fornication se faisait lapider." Un avion traverse alors le ciel à basse altitude, signe d'une attaque imminente. La foule se disperse en quelques secondes. "C'est très dangereux les attroupements dans ce genre de situation. Je suis vite partie. Heureusement, parce que je ne voulais vraiment pas voir ça", explique-t-elle de façon étrangement détachée.

La jeune femme ne semble pas particulièrement traumatisée. "Au début, j’étais étonnée, parce que j’avais l’impression que les Syriens s’en foutaient de voir tout ça. Puis, j’ai vu des choses moi aussi. Des hommes pendus, des têtes coupées sur les ronds-points, des exécutions à quelques mètres de moi. La réalité avec la violence, c’est que quand on la voit tous les jours, on finit par s’y habituer."

"Tu n'as plus intérêt à faire la conne"

Ces scènes d’horreur, Stéphanie a dû les raconter dans les moindres détails au cours des nombreux interrogatoires qu’elle a subis. Après son départ de Raqqa, elle a d’abord été entendue par les rebelles syriens, qui ont participé à son exfiltration. Les forces spéciales américaines, installées à Kobané, ont pris le relais. Face à deux hommes des renseignements américains, épaulés par un traducteur, Stéphanie doit relater tout ce qu’elle a vu et fait. "Au début, j’étais très stressée, j’avais beaucoup de mal à m’exprimer. Puis j’ai fondu en larmes et je leur ai raconté toute ma vie."

Après quatre longs jours et quatre longues nuits, les militaires américains admettent s’être pris d’affection pour la fuyarde. "Maintenant, Stéphanie, regarde-moi dans les yeux et jure moi que tu en as définitivement fini avec Daech", lui demande un des hommes. Stéphanie s’exécute et décroche son ticket pour Erbil, principale ville du Kurdistan irakien. Avant son départ, le traducteur qui l’a auditionné vient lui rendre une dernière visite. "Il m’a dit qu’il avait un enfant du même âge que le mien et que mon histoire l’avait beaucoup touché. Il m’a serré dans ses bras et m’a souhaité bonne chance. Il avait les larmes aux yeux." La jeune femme embarque dans un hélicoptère militaire américain. Deux GI en armes scrutent la campagne syrienne à travers les hublots. Stéphanie serre fort son fils contre elle.

Une fois en Irak, ils passent encore cinq jours en cellule, avant de s'envoler pour Paris. A son arrivée à Roissy, cinq agents attendent Stéphanie pour la placer en garde à vue dans les bureaux de la DGSI, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Pendant 96 heures, elle est à nouveau sommée de raconter tout son séjour syrien. Le reste du temps, elle est enfermée dans une cellule de 6 m², filmée 24h/24. Ereintée par ses sept heures d’interrogatoire quotidiennes, elle s’écroule sur le matelas en mousse qui lui sert de lit, enroulée dans une couverture en papier. Un jeudi après-midi, elle est finalement libérée sans poursuite par le parquet antiterroriste. "Toi, je peux t’assurer que tu as eu beaucoup de chance, lui lance l’agent de la DGSI. Maintenant, tu n’as pas intérêt à faire la conne."

Malgré l’année et demi qu’elle a passée dans l'enfer syrien, son souvenir le plus douloureux reste le moment où les éducateurs de l’Aide sociale à l’enfance lui ont retiré son fils dans le terminal de l’aéroport parisien. "Ils m’ont dit qu’ils allaient prendre mon petit et que je devais le lui expliquer, mais il a tout de suite compris." L’enfant éclate en sanglots et s’accroche de toutes ses forces à la djellaba noire de sa mère. "Cette séparation a été terrible. Cela faisait un an et demi que nous étions ensemble 24h/24. C’était le pire moment de ma vie."

En attendant son audience devant le juge des affaires familiales, la garde de l’enfant a été confiée à Isabelle. Stéphanie vit avec eux dans la maison de sa mère. Son fils fera sa première rentrée en septembre. D’ici là, elle profite de chaque instant avec lui. Le visage diaphane de la jeune femme s’illumine, lorsque le petit garçon la rejoint dans la cuisine.

Il s’assoit sur les genoux de sa maman pour jouer avec ses animaux en plastique. "Il adore les chevaux, fait remarquer Stéphanie, d’un sourire attendri. S’il était encore là, mon mari n’aurait pas accepté ça. Les jouets avec les yeux, c’était interdit pour lui." Certains prédicateurs radicaux boycottent en effet les poupées avec des visages, qu’ils assimilent à de l'idôlatrie. Les choix de Youssef ont à jamais changé la vie de Stéphanie et de son fils. Aujourd’hui, ils hantent encore leur quotidien.