Pourquoi, malgré la reprise de Mossoul, il ne faut pas crier victoire trop tôt face à l'Etat islamique

Cette victoire acquise dans la douleur ne signifie pas la fin de l'Etat islamique, qui conserve des poches de résistance, et dont le pouvoir de nuisance reste d'actualité tant dans la région que dans les pays occidentaux.

Un policier irakien brandit le drapeau de son pays, le 9 juillet 2017 dans la vieille ville de Mossoul, libérée de l\'Etat islamique.
Un policier irakien brandit le drapeau de son pays, le 9 juillet 2017 dans la vieille ville de Mossoul, libérée de l'Etat islamique. (AHMAD AL-RUBAYE / AFP)
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C'est une "victoire majeure" pour le Premier ministre irakien. Haïder al-Abadi a annoncé, dimanche 9 juillet, la libération de la ville de Mossoul, deuxième ville du pays, qui était tenue depuis 2014 par l'Etat islamique (EI). Neuf mois de combats, des milliers de morts et de blessés, un immense exode de la population et d'énormes destructions : la reprise de Mossoul a constitué l'une des plus importantes batailles urbaines de ces dernières décennies.

Pour autant, cette victoire acquise dans la douleur ne signifie pas la fin de l'Etat islamique, qui conserve des poches de résistance, et dont le pouvoir de nuisance reste d'actualité. Franceinfo liste les raisons pour lesquelles il ne faut pas crier victoire trop tôt.

Parce qu'il reste des poches de résistance à Mossoul

Au moment où le Premier ministre publiait le communiqué se félicitant de la victoire de ses troupes, dimanche, des coups de feu et des frappes aériennes résonnaient toujours dans Mossoul. Haïder al-Abadi a d'ailleurs affirmé plus tard qu'il ne déclarerait officiellement la victoire qu'une fois les dernières poches de résistance vaincues.

Dimanche soir, il restait quelque 200 combattants de l'Etat islamique dans la vieille ville de Mossoul, selon un responsable du service de contre-terrorisme irakien, cité par un journaliste de l'AFP sur Twitter.

Le Premier ministre irakien ne semble toutefois pas inquiet sur ce point. "Il ne reste qu'une ou deux poches de jihadistes de Daech, assurait-il dimanche. La victoire est certaine, et les derniers jihadistes sont encerclés, (...) c'est une question de temps pour nous avant d'annoncer la grande victoire à notre peuple."

Lors d'une réunion au quartier général de la police fédérale, dans l'ouest de Mossoul, il avait ordonné plus tôt "d'éliminer les derniers [jihadistes] défaits (...), d'établir la sécurité et la stabilité dans la ville libérée, et de la débarrasser des mines et explosifs".

"Il faut rappeler qu'un certain nombre de jihadistes étaient originaires de Mossoul, donc ils se dissimulent d'autant plus facilement dans la population", note le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l'ONU, interrogé par franceinfo. Sur BFMTV, le président de la commission de la Défense à l'Assemblée nationale, Jean-Jacques Bridey, reste prudent : "Il va falloir libérer maison par maison et voir s'il n'y a pas des derniers réduits de jihadistes prêts au sacrifice suprême. Donc il faut continuer l'effort."

Parce que l'Etat islamique conserve des bastions dans la région

Malgré un recul indéniable, l'Etat islamique détient toujours d'importantes portions de territoire en Irak, ainsi qu'en Syrie, même si son fief de Raqqa est assiégé par des forces soutenues par Washington.

En Irak, le groupe jihadiste contrôle toujours la ville de Tal Afar, à mi-chemin entre Mossoul et la frontière syrienne, ainsi que la zone frontalière. Cette ville de 200 000 habitants pourrait donner lieu dans les semaines à venir à une bataille semblable à celle de Mossoul. Mais pour le moment, des désaccords politiques empêchent l'organisation d'une offensive sur cette enclave chiite dans une région sunnite.

Hawija (à 180 km au sud-est de Mossoul et 300 km au nord de Bagdad) est également aux mains des jihadistes depuis juin 2014. Là encore, "les enjeux politiques empêchent tout début d'opération à Hawija", explique Patrick Martin, analyste à l'Institut pour l'étude de la guerre, interrogé par l'AFP. "La conjonction des Kurdes d'Irak qui veulent contrôler Kirkouk et ses ressources en pétrole, des milices chiites irakiennes qui veulent éviter tout séparatisme kurde, et des forces gouvernementales pourrait mener à l'instabilité", explique-t-il.

Dans la province occidentale d'Al-Anbar, les forces irakiennes ont repris les deux principales villes de Ramadi et Fallouja. Mais l'Etat islamique tient encore une bande de terre dans la partie ouest, le long de la vallée de l'Euphrate, avec notamment la région d'Al-Qaïm, qui jouxte la frontière de la Syrie plongée dans la guerre. Même si elles sont reprises, les zones frontalières et désertiques seront très difficiles à contrôler.

Par ailleurs, de nombreuses zones tenues par le pouvoir restent sous une menace jihadiste diffuse mais bien réelle. "Le temps que les zones ouvertement tenues par l'EI soient libérées, il faudra recommencer des opérations ailleurs", prévient Michael Knights, de l'Institut Washington sur la politique au Proche-Orient. Il cite en exemple la province de Diyala (dans l'est de l'Irak), où les jihadistes réapparaissent alors que les autorités avaient annoncé avoir repris la région en 2015.

Parce que l'EI n'a pas besoin d'un territoire
pour perpétrer des attentats 

Avec la chute de Mossoul et la possible perte de Raqqa (Syrie), l'Etat islamique pourrait perdre ses deux capitales. "C'est la fin du mythe du califat", affirme ainsi Dominique Trinquand. Mais il rappelle aussitôt que si l'Etat disparaît, "l'idéologie reste, et les combats ne sont probablement pas terminés". S'il juge peu probable la constitution d'un nouveau bastion dans une autre région du monde (en Libye par exemple), Dominique Trinquand affirme que "créer une menace permanente et la destruction d'autres Etats reste bien le but probable de l'Etat islamique".

Autrement dit, l'éventuelle fin de l'Etat islamique en tant que califat à cheval sur la Syrie et l'Irak ne préjuge en rien de la fin des attentats. "Au contraire", souligne Dominique Trinquand. "L'Etat islamique avait une armée qui combattait sur un sol qu'il considérait comme le sien, et maintenant ses combattants iront combattre sur des sols étrangers. C'est ce qu'on appelle la guerre asymétrique. Ils sont capables de faire des attentats de l'Asie à l'Europe, en Afrique aussi, et d'essaimer."

Toujours au micro de franceinfo, le journaliste Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste de la mouvance jihadiste, prévoit que les membres de l'Etat islamique "vont revenir à leur statut de groupe insurrectionnel comme en 2011 en Syrie". Pour lui, "une victoire militaire sur le terrain n'aura pas d'incidence réelle sur la capacité de nuisance terroriste de ce genre de groupes en Occident".