RECIT. Comment s'est déroulée l'opération américaine qui a entraîné la mort d'Abou Bakr Al-Baghdadi, le chef de l'Etat islamique

L'opération baptisée "Kayla Mueller" a abouti, dimanche, à la mort du terroriste le plus recherché au monde.

Une photo d\'Abou Bakr Al-Baghdadi issue d\'une vidéo de propagande diffusée le 29 avril 2019. 
Une photo d'Abou Bakr Al-Baghdadi issue d'une vidéo de propagande diffusée le 29 avril 2019.  (REUTERS)

Pour Donald Trump, "c'était comme regarder un film". Il est presque minuit dans la nuit de samedi à dimanche en Syrie lorsque huit hélicoptères d'attaque décollent de l'aéroport de Sarin, à Kobané. Les engins militaires se dirigent vers le nord-ouest du pays, dans la région d'Idleb, survolant brièvement la frontière turque. Ils arrivent à destination vers 1 heure du matin. Les hélicoptères tirent alors sur une maison isolée dans le village de Barisha. Au moins 13 personnes meurent cette nuit-là. Parmi elles : Abou Bakr Al-Baghdadi, l'autoproclamé calife de l'organisation terroriste Etat islamique (EI). Trois de ses enfants – utilisés comme boucliers humains – périssent avec lui. L'assaut a duré trois heures.

A des milliers de kilomètres de là, le président américain, Donald Trump, surveille l'opération depuis la "situation room" de la Maison Blanche. Cette salle, spécialement réservée à la diffusion en direct des opérations sensibles, lui permet de suivre minute par minute l'avancée du commando. Mais, en réalité, Al-Baghdadi est sous la surveillance des Américains depuis une quinzaine de jours.

Lorsque le commando, composé selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH) de soldats américains soutenus par des membres des Forces démocratiques syriennes (FDS), arrive à Barisha, au nord de la Syrie près de la frontière turque, il essuie le feu de tirs de barrage venus du sol. Les soldats et les hélicoptères d'attaque répliquent. Selon le Guardian (en anglais), deux des femmes du chef de l'EI meurent avant d'avoir pu enclencher leurs ceintures explosives.

Pour éviter les pièges installés par les membres de l'EI, les troupes alliées pénètrent dans la maison en détruisant les murs. Les chiens sont lâchés. Al-Baghdadi est cerné. Selon le secrétaire à la Défense de Donald Trump, Mark Esper, cité par CNN, les soldats américains lui demandent de se rendre. Le terroriste refuse. Il tente alors de se réfugier dans le réseau de tunnels sous la bâtisse. Une éventualité anticipée lors de l'élaboration de l'attaque.

Une information obtenue "à l'ancienne"

Car l'opération a été préparée de longue date. Comme le raconte le Guardian, à l'heure de l'intelligence artificielle et de la surveillance satellitaire, c'est une information obtenue "à l'ancienne" qui a mis fin à la cavale du fugitif le plus recherché de la planète. Mi-septembre, un passeur syrien est identifié par les services de renseignement irakien. Il tente d'amener à Idleb les deux femmes des frères de Baghdadi, Ahmad et Jumah. L'homme est déjà connu pour s'être occupé de déplacer les enfants du chef de l'EI lorsqu'ils se trouvaient en Irak.

Le renseignement irakien les capture et parvient à les faire parler, lui, son épouse et l'un des neveux d'Al-Baghdadi. C'est là que les Irakiens obtiennent deux précieuses informations : la route qu'empruntent habituellement ces passeurs pour se rendre à Idleb et, surtout, la destination finale des passagers clandestins, membres de l'Etat islamique.

Rapidement, la CIA en est informée. Début octobre, les renseignements américains mettent en place le plan qui signera la chute de l'architecte des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Ce plan secret prend le nom d'opération "Kayla Mueller", a révélé dimanche Robert O'Brien, le conseiller américain à la sécurité nationale. Un hommage à la jeune Américaine capturée en 2013, séquestrée en Syrie et violée par Al-Baghdadi avant de mourir à Raqqa en 2015.

C'est donc avant tout la coopération internationale et particulièrement la collaboration entre différents services de renseignement qui a permis de localiser le terroriste. Mais ce n'est qu'"un peu plus tôt, la semaine dernière", détaille CNN, que le président américain est informé de la présence quasi-certaine d'Al-Baghdadi dans la maison repérée à Barisha. 

Le président américain Donald Trump, le 26 octobre 2019, dans la salle de crise de la Maison Blanche à Washington (Etats-Unis), lors de l\'opération militaire américaine ayant entraîné la mort d\'Abou Bakr Al-Baghdadi.
Le président américain Donald Trump, le 26 octobre 2019, dans la salle de crise de la Maison Blanche à Washington (Etats-Unis), lors de l'opération militaire américaine ayant entraîné la mort d'Abou Bakr Al-Baghdadi. (MAISON BLANCHE / SHEALAH CRAIGHEAD / CONSOLIDATED NEWS PHOTOS / AFP)

La Russie et la Turquie, en pleine opération conjointe, ont été tenues au courant de l'intervention. Le président américain prendra même le soin de remercier les forces kurdes, malgré la situation tendue avec Erdogan et Poutine, qui tentent de les chasser de la région. "Vendredi, le président a choisi de suivre le plan [de la CIA] et nous a donné le feu vert pour agir", rapporte Mark Esper, le secrétaire à la Défense américain.

"Sûr à 100 %, jackpot"

Quand le commando armé pénètre dans le bâtiment, Al-Baghdadi a pris la fuite par une trappe menant à un réseau souterrain. Il "atteint la fin du tunnel alors que les chiens le pourchassent", raconte Donald Trump dans son allocution télévisée de dimanche, sans la moindre économie de détails sordides. Acculé, Abou Bakr Al-Baghdadi "actionne sa veste explosive, se tuant avec les trois enfants". "Il est mort comme un chien, il est mort comme un lâche", insiste Donald Trump. Au moins neuf autres personnes ont péri dans l'assaut, dont une majorité de membres de la famille du chef de l'Etat islamique. Le propriétaire de la maison est également retrouvé mort. Onze jeunes enfants sont sortis vivants de l'assaut et pris en charge par les soldats.

Une photo aérienne prise par un drone de la zone près d\'Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, où Abou Bakr Al-Baghdadi est mort dans la nuit du 26 au 27 octobre 2019.
Une photo aérienne prise par un drone de la zone près d'Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, où Abou Bakr Al-Baghdadi est mort dans la nuit du 26 au 27 octobre 2019. (AHMET WEYS / ANADOLU AGENCY)

A 3 h 30 du matin (heure locale), le calme est revenu dans le minuscule hameau de Barisha. Les soldats sur place procèdent immédiatement à des tests ADN, afin d'identifier le leader de l'EI. "Le commandant de la mission a appelé et a dit : 'Sûr à 100%, jackpot'", raconte Robert O'Brien, le conseiller à la sécurité nationale. "Aucun militaire [américain] n'a été perdu durant l'opération", précise Donald Trump. Deux soldats ont été légèrement blessés, ainsi qu'"un magnifique chien" des forces spéciales, qui a dû être rapatrié aux Etats-Unis, déplore le président américain.

L'opération américaine achevée, les huit hélicoptères décollent en direction d'Erbil, à 70 minutes de vol de là. Dans leurs soutes : les restes d'Al-Baghdadi. Selon l'OSDH, ils seront analysés sur la base irakienne d'Ayn Al-Assad. Pas de doute, assure Donald Trump, il s'agit bien du leader de l'Etat islamique. Lundi, un responsable du Pentagone révélait, sous couvert d'anonymat, que le corps d'Abou Bakr al-Baghdadi avait été immergé en mer. Une décision similaire à celle qu'avait prise l'administration de Barack Obama à la mort de Ben Laden, l'ancien leader d'al-Qaïda.