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La guerre syrienne va-t-elle gagner le Liban?

Depuis début mai 2012, les heurts au Liban entre les partisans du Syrien Assad et ceux qui soutiennent les rebelles ont fait une douzaine de morts. Le drame syrien pourrait réveiller de vieux démons dans un Liban multiconfessionnel où la guerre civile a sévi de 1975 à 1990.
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Un corps transporté dans une ambulance après une fusillade, à Beyrouth, le 24 mai 2012 (AFP/STR)

Le dernier évènement, en date du 23 mai, est l'enlèvement dans la province d’Alep (nord de la Syrie) de treize citoyens libanais qui revenaient d'un pélerinage en Iran, allié de Bachar al-Assad. Pélerins finalement  libérés le 25 mai.

Les jeunes du Hezbollah libanais, mouvement soutenu par l'Iran et la Syrie, avaient commencé, en guise de représailles, à brûler des voitures mais Hassan Nasrallah, le chef du parti religieux chiite pro-iranien, avait appelé au calme.

Les rebelles syriens ont nié toute responsabilité. «C’est une tentative de porter atteinte à l’image de l’ASL», a indiqué le général Moustapha Al-Cheikh, responsable militaire de ce groupe d'opposants. Le Conseil national syrien, coalition de l’opposition à Assad, estime que le régime a fomenté l’enlèvement «pour créer des troubles au Liban».

Le pays du Cèdre est entré dans une période dangereuse depuis l’arrestation à Tripoli le 12 mai d’un islamiste sympathisant de la révolte syrienne, Chadi al Moulaoui. Il a été libéré pour ramener le calme. Les accrochages entre sunnites anti-Assad et alaouites pro-Damas ont fait dix morts dans cette ville. Les violences se sont ensuite étendues à Beyrouth et sont désormais fréquentes.  


Affrontements meurtriers à Beyrouth

Infolivetv, le 22 mai 2012

 

Les partis politique divisés
Les sunnites, majoritaires dans le nord, notamment le long de la frontière avec la Syrie, soutiennent les insurgés syriens. Parmi eux, on trouve Saad Hariri, le fils de l’ex-Premier ministre libanais assassiné le 14 février 2005. Menacé de mort, selon les Occidentaux, il s’est réfugié à Paris en juin 2011. Son départ a créé un vide dans la communauté sunnite dont une fraction se radicalise.

Les Libanais se réclamant de cette confession sont désunis. Le parti du Courant futur est constitué de sunnites hostiles à Damas tandis que le parti du Courant arabe, laïc, rassemble un groupe sunnite pro-syrienne, minoritaire au Liban. Ils se sont affrontés à la mi-mai dans le quartier de Tarik el-Jdideh, à Beyrouth.

Le puissant mouvement chiite du Hezbollah, solidement implanté dans le sud du pays, favorable à Bachar el-Assad, tient absolument à éviter un affrontement à l'intérieur de la communauté musulmane. Mais comme il domine le gouvernement libanais avec ses alliés, sa position est inconfortable. Pour Sahar Attrache, analyste d’International Crisis Group, le Hezbollah  «veut empêcher un soutien» actif «à l’opposition syrienne» qui permettrait un changement du rapport de forces sur le terrain.

Armée libanaise: le mauvais rôle
Dans ce contexte, l’armée libanaise, multiconfessionnelle et garante de l’unité du pays, se retrouve en première ligne. Elle est critiquée dans les milieux sunnites pour être intervenue dans des heurts qui ont eu lieu à Tripoli contre les alaouites, religion du clan Assad. Deux personnes ont été tuées.

En avril, l’armée a saisie trois conteneurs remplis d’armes libyennes vraisemblablement destinées aux rebelles syriens. Pour Hilal Kachane, professeur de sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth, «on veut pousser l’armée libanaise à agir pour que le nord ne soit plus utilisé contre le régime de Damas».


Un Libanais tient un drapeau de son pays en allant à une réunion de soutien à l'armée, le 22 mai 2012 (AFP/JOSEPH EID)

 

Najib Mikati, un Premier ministre exposé
Ce sunnite, qui a des liens étroits avec le pouvoir alaouite à Damas, est devenu Premier ministre grâce à l’appui du Hezbollah et de ses alliés chrétiens qui ont fait tomber le gouvernement sunnite de Saad Hariri soutenu par les Occidentaux. Najib Mikati, adepte du contorsionnisme, soucieux de l’indépendance du Liban, se veut un rempart contre l’importation de la crise syrienne dans son pays. Pour cela, il entend pratiquer une politique de neutralité qui a atteint ses limites. Les frontières du Liban sont poreuses et le pays est accusé par Damas de «couver des éléments terroristes» à l’origine du soulèvement.


Les interventions de Damas au Liban
Depuis le début du soulèvement en Syrie, en février 2011, le régime de Bachar al-Assad a multiplié ses interventions au Liban et à leur frontière commune. Parmi elles: la chasse d'insurgés syriens. A cette occasion, des Libanais ont été assassinés. L'armée syrienne pose également des mines le long de sa frontière avec le Liban pour empêcher le passage de réfugiés. Lors de ses opérations, elle détruit  également des bâtiments agricoles au Liban, se livre à des tirs de roquettes, et, selon plusieurs sources, à des assassinats ciblés. Pour Alain Juppé, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Damas était «sans doute» derrière l’attentat qui a été perpétré contre les Casques bleus français de la Finul, à Tyr, en décembre 2011. Cinq d’entre eux, ainsi que deux civils, avaient été blessés.

Pour le régime syrien, déstabiliser le Liban en y exportant ses violences pourrait être sa dernière carte dans la guerre civile où aucune solution viable n’est encore apparue. Marqués par la domination syrienne sous laquelle ils ont vécu trente ans, les Libanais espèrent pouvoir surmonter leurs divisions internes pour faire face au conflit chez leur grand et encombrant voisin.

Pour Abdel Ali, un étudiant de 21 ans sunnite de Tarik el-Jdideh, dont la maison a brûlé lors des heurts entre les deux clans sunnites, la stabilité ne pourra revenir au Liban que lorsque la guerre civile aura cessé en Syrie car «les deux pays sont liés comme un fœtus et sa mère».

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