Conflit israélo-palestinien : "Les Palestiniens se rappellent au bon souvenir de la communauté internationale", estime un spécialiste du Proche-Orient

Alors que le secrétaire général de l'ONU a déclaré que les affrontements au Proche-Orient devaient "cesser immédiatement" dimanche, Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po, estime qu’il existe "une sorte de connivence discrète entre les différents membres de la communauté internationale pour laisser le dossier palestinien sous la table".

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Les forces de sécurité israéliennes se battent avec de jeunes Palestiniens dans l'enceinte de la mosquée al-Aqsa à Jérusalem, le troisième site le plus sacré de l'Islam, le 14 mai 2021. (AHMAD GHARABLI / AFP)

Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po, spécialiste des relations internationales, estime dimanche 16 mai sur franceinfo qu’il y avait "une sorte de connivence discrète entre les différents membres de la communauté internationale pour laisser le dossier palestinien sous la table". Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a déclaré que les affrontements au Proche-Orient devaient "cesser immédiatement" en ouverture dimanche d’une réunion d'urgence du Conseil de sécurité.

franceinfo : Voyez-vous solution se dessiner pour régler le conflit israélo-palestinien ?

Betrand Badie : Le grand problème c’est : que peut-on espérer du Conseil de sécurité ? Que peut-on espérer de la communauté internationale ? Pour plusieurs raisons. D'abord, parce que dans le contexte actuel, un projet de solution n'existe pas. La solution à deux États, c'est une couverture. C'est une façon, en quelque sorte, de se prémunir contre l'accusation de totale indifférence. 'Oui, nous sommes pour une solution à deux États'. Tout le monde sait qu'elle n'est plus possible. Personne n'y croit véritablement. Et pour aggraver les choses, il y a une sorte de connivence discrète, plus ou moins discrète, entre les différents membres de la communauté internationale pour laisser le dossier palestinien sous la table. C'est vrai des États-Unis qui n'ont pas envie, à côté de la négociation sur le nucléaire iranien, d'ouvrir un autre front de négociation qui risquerait également de déplaire à l'allié israélien. C'est vrai de l'Europe qui s'est depuis longtemps retirée d'une réflexion sur la Palestine. C'est vrai de la Russie qui veut établir d'aussi bonnes relations avec Israël qu'avec les pays arabes. C'est même vrai de la Chine d'un certain point de vue. Donc, il y a un consensus entre États et entre gouvernements. Ce qui s'est passé de nouveau, c'est un mouvement social, une colère sociale qui a, en quelque sorte, remis les compteurs à zéro, c'est-à-dire les Palestiniens se rappellent au bon souvenir de la communauté internationale. Mais face à cette pression sociale, personne ne dispose même d'une proposition de règlement. C'est pour cela que c'est grave et qu'on est dans la tourmente actuellement.

Les États-Unis peuvent-ils œuvrer pour trouver solution au conflit ?

Joe Biden veut montrer qu'il n'est pas Trump. C'est absolument évident. Ceci dit, sur le fond des choses, rien dans la position américaine n'a évolué. Les États-Unis se sont hâtés de dire qu'ils ne replaceront pas leur ambassade à Tel-Aviv, qu'il la maintiendrait à Jérusalem, ce qui est une façon de continuer dans la reconnaissance de Jérusalem comme capitale unique de l'État israélien. Ils ont approuvé les accords d'Abraham [deux traités de paix, entre Israël et les Émirats arabes unis d'une part et entre Israël et Bahreïn d'autre part, le 13 août 2020]. Ils ont bien expliqué dès le début de la crise qu'Israël avait le droit de se défendre, ce qui, en langage diplomatique, veut dire 'nous ne ferons pas pression sur Israël'. Il y a eu une petite chose qui s’est produite hier.

C'est ce bombardement étrange, presque inexplicable, de Associated Press et de son siège à Gaza qui a obligé le président des États-Unis à réagir. Cela a amené Joe Biden à appeler Mahmoud Abbas. Mais, c'était bien tard, d'une part, et d'autre part, est-ce que la clé du problème aujourd'hui côté Palestiniens est entre les mains de Mahmoud Abbas ? C'est un autre problème, une autre difficulté. Quand on négocie en relations internationales, on négocie avec des États, des gouvernements, des autorités. L'Autorité palestinienne n'est plus représentative de cette colère sociale. C'est difficile de négocier avec de la colère.

Que peut-faire l’Onu dans cette impasse ?

Il y a eu effectivement, depuis le début, hélas ancienne, de la crise israélo-palestinienne 42 vétos américains opposés à une résolution au Conseil de sécurité. Donc, il ne faut rien attendre. Il y a deux possibilités : soit rien, soit une résolution toute faite que je pourrais écrire sur un coin de table, en rappelant effectivement que les torts sont partagés, appelant à la retenue. Cette fameuse formule où on appelle à la retenue. Mais ce n'est pas cela qui fera avancer les choses. Ce qui peut se passer, et cela devient un phénomène presque banal dans des relations internationales d'aujourd'hui, c'est que la colère sociale, la pression sociale fasse augmenter les coûts du statu quo. Tout le monde s'accommode de ce statu quo qui est quand même très défavorable aux Palestiniens.

Si véritablement la pression sociale palestinienne est très forte à ce moment-là, ce statu quo apparaîtra coûteux à bien des gens, c’est-à-dire à Israël d'abord, aux gouvernements arabes qui veulent ne surtout pas se mêler de cette affaire. Mais il peut très bien y avoir au Maroc, en Égypte, en Jordanie, de grandes manifestations dans les rues, une pression populaire qui oblige à bouger. Et peut-être qu'à ce moment-là, sous l'effet de la peur et du coût, les choses bougeront. Je ne suis même pas capable de vous dire sous quelle forme elles bougeront. C'est dire à quel point nous ne sommes qu'au début d'une tragédie.

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