ENQUETE FRANCETV INFO. Sur les traces de l'un des auteurs présumés de l'attentat de la rue des Rosiers

Nizar Hamada, contre lequel un mandat d'arrêt international vient d'être lancé, mène aujourd'hui une vie tranquille en Jordanie.

Montage avec, à gauche, la photo de Nizar Tawfiq Mussa Hamada, issue de son profil LinkedIn, et à droite, le portrait-robot de l\'un des terroristes réalisé par les enquêteurs français, en 1982.
Montage avec, à gauche, la photo de Nizar Tawfiq Mussa Hamada, issue de son profil LinkedIn, et à droite, le portrait-robot de l'un des terroristes réalisé par les enquêteurs français, en 1982. (LINKEDIN / FRANCE SOIR)

Trente-trois ans après le drame, la justice française n'a pas renoncé à retrouver les membres du commando ayant perpétré l'attentat de la rue des Rosiers. Cet été, le juge antiterroriste Marc Trévidic a lancé un quatrième mandat d'arrêt international, après les trois délivrés fin février contre d'anciens membres du groupe terroriste Abou Nidal. Ce dernier mandat concerne un citoyen jordanien d'origine palestinienne, Nizar Tawfiq Mussa Hamada, âgé de 54 ans et vivant à Amman, en Jordanie.

Selon les éléments recueillis par les enquêteurs, Nizar Hamada pourrait être l'un des quatre hommes qui, le 9 août 1982, à l'heure du déjeuner, ont jeté une grenade et ouvert le feu sur les clients et le personnel du restaurant Jo Goldenberg, situé rue des Rosiers, dans le Marais, en plein cœur du vieux quartier juif de Paris. Six personnes sont tuées dans la fusillade, vingt-deux grièvement blessées. Cet attentat antisémite, le plus grave commis en France depuis 1945, n'a jamais été revendiqué.

Très vite, la piste moyen-orientale est retenue comme l'une des plus sérieuses. En ce mois d'août 1982, la guerre fait rage au Liban, où l'armée israélienne a lancé une opération militaire visant à déloger de Beyrouth l'OLP et son chef Yasser Arafat. L'attentat contre le restaurant juif parisien pourrait avoir été la réponse d'un groupe palestinien clandestin aux Israéliens.

Une enquête relancée au début des années 2000

Mais l'enquête piétine, s'enlise même. A part quelques douilles de pistolet mitrailleur retrouvées sur le trottoir et les portraits-robots des auteurs présumés de la tuerie, les enquêteurs ne disposent guère d'indices.

Il faut attendre le milieu des années 2000 pour que l'enquête soit relancée. Après la mort de leur chef, Abou Nidal, d'anciens membres du groupe terroriste détenus dans des prisons de plusieurs pays arabes commencent à parler. Certains acceptent de témoigner de manière anonyme, dans le cadre de commissions rogatoires internationales lancées par les juges d'instruction français. La rédaction de France Télévisions a pu avoir accès à certains procès-verbaux de ces interrogatoires, dont l'un désigne Nizar Hamada comme membre du commando de la rue des Rosiers. 

Des messages sur sa page Facebook

Qui est ce quinquagénaire jordano-palestinien qui vit aujourd'hui paisiblement à Amman, la capitale jordanienne ? Comme plus d'un milliard et demi d'habitants de la planète, Nizar Hamada a ouvert une page Facebook, point d'entrée de l'enquête menée par francetv info.

Capture écran du profil Facebook de Nizar Hamada.
Capture écran du profil Facebook de Nizar Hamada. (FACEBOOK)

Il a réagi, le 1er septembre, à l'annonce du mandat d'arrêt international lancé contre lui.

Capture écran d\'un statut Facebook posté par Nizar Hamada, le 1er septembre 2015.
Capture écran d'un statut Facebook posté par Nizar Hamada, le 1er septembre 2015. (FACEBOOK)
 

"Je suis Nizar Hamada, je fais l'objet d'une convocation judiciaire. Je ne peux pas en dire plus car le Mossad sioniste [les services secrets israéliens] est à l'affût", écrit-il. Puis, après quelques jours durant lesquels sa page Facebook demeure silencieuse, Nizar Hamada envoie un nouveau message.

"Mes chers amis, après une absence, j'ai besoin d'un peu de temps pour organiser les détails de ce qu'il s'est passé. Je remercie tous ceux qui sont à mes côtés."

Pour le reste, le quinquagénaire utilise sa page Facebook comme monsieur Tout-le-monde. Il y expose volontiers des photos de famille. 

Capture écran d\'une photo de Nizar Hamada, en famille, postée sur Facebook en mars 2014.
Capture écran d'une photo de Nizar Hamada, en famille, postée sur Facebook en mars 2014. (FACEBOOK)

 

Capture écran d\'une photo de Nizar Hamada, en famille, postée sur Facebook en mai 2015.
Capture écran d'une photo de Nizar Hamada, en famille, postée sur Facebook en mai 2015. (FACEBOOK)

 

Un "trou noir" dans sa vie professionnelle

Qui est vraiment Nizar Hamada ? L'examen attentif de son compte Facebook et d'autres réseaux sociaux sur lesquels s'est inscrit ce Jordanien permet de reconstituer une partie de son parcours.

Né en 1961 à Askar, un camp de réfugiés palestiniens de la banlieue de Naplouse, Nizar Hamada vit aujourd'hui à Amman, où il a fondé une famille. Sur sa page Facebook, il indique avoir travaillé pour une agence de l'ONU dans la capitale jordanienne, le United Nations Development Program (UNDP). Il n'a pas été possible d'obtenir confirmation de cette information auprès du bureau de l'UNDP à Amman, malgré une demande écrite adressée par la rédaction de France Télévisions. Quelles ont été les fonctions de Hamada au sein de cette agence ? Il ne le précise pas.

Son parcours professionnel n'est, du reste, pas très clair. En témoignent les deux CV que l'homme a publiés sur Internet, via les réseaux sociaux professionnels LinkedIn et Bayt.

Capture écran du profil LinkedIn de Nizar Hamada.
Capture écran du profil LinkedIn de Nizar Hamada. (LINKEDIN)
 

 

Capture écran du profil Bayt de Nizar Hamada.
Capture écran du profil Bayt de Nizar Hamada. (BAYT)

Tous ces clichés de Nizar Hamada peuvent être comparés avec le portrait-robot de l'un des terroristes réalisé par les enquêteurs français, en 1982. Même s'il est difficile, plus de trente ans après, d'y déceler la moindre ressemblance. 

Montage avec, à gauche, la photo de Nizar Tawfiq Mussa Hamada, issue de son profil LinkedIn, et à droite, le portrait-robot de l\'un des terroristes réalisé par les enquêteurs français, en 1982.
Montage avec, à gauche, la photo de Nizar Tawfiq Mussa Hamada, issue de son profil LinkedIn, et à droite, le portrait-robot de l'un des terroristes réalisé par les enquêteurs français, en 1982. (LINKEDIN / FRANCE SOIR)
 

Ce portrait-robot a été réalisé à partir des rares témoignages de personnes présentes rue des Rosiers, qui avaient aperçu le visage de l'un des tireurs. En août 1982, Nizar Hamada venait d'avoir 21 ans. 

L'homme n'indique aucun cursus d'études supérieures après sa sortie d'une "école secondaire en Palestine". Il ne commence à travailler qu'en 1998, à l'Union arabe du fer et de l'acier, un organisme dont le siège est à Alger et qui dispose d'une antenne à Amman. Il a alors 37 ans.

Qu'a-t-il fait avant ? Il ne donne aucune information. Ce "trou noir" dans sa vie professionnelle et personnelle correspondrait-il à des années de clandestinité ? Nizar Hamada aurait longtemps appartenu au groupe palestinien Abou Nidal, qui s’est illustré par des attentats sanglants en Europe dans les années 1980.

Un passé judiciaire connu des autorités européennes

D'ex-membres de l'organisation terroriste, interrogés dans le cadre de l'instruction sur l'attentat de la rue des Rosiers, ont fourni des précisions aux enquêteurs français. Selon le "témoin anonyme numéro 38", dont la déposition figure au dossier sur un procès-verbal datant du 20 février 2015, Nizar Hamada aurait été impliqué dans une tentative d'attentat à la bombe contre l'hôtel Intercontinental d'Amman commise en 1984, quelques jours avant que la chef du gouvernement britannique, Margaret Thatcher, n'y descende. Ce témoin numéro 38 (identifié ultérieurement comme s'appelant Atef Boubaker, précise le procès-verbal) a reconnu Nizar Hamada sur les albums photo qui lui ont été présentés par les enquêteurs, notamment la photo de son passeport.

Un autre témoin anonyme (désigné par le numéro 107) a indiqué que Hamada répondait au nom de guerre "Hani" et aurait séjourné en prison en Jordanie pour son implication dans cette tentative d'attentat. Il aurait été libéré de manière anticipée en 1989.

Selon des informations rapportées par Le Monde, Hamada aurait également été mêlé à l'assassinat à Lisbonne, en 1983, du leader palestinien modéré Issam Sartaoui, favorable à une solution négociée avec Israël.

Manifestement, tous ses antécédents sont connus des autorités européennes. L'ambassade de Suède à Amman lui a récemment refusé un visa, estimant que le demandeur représentait "un danger pour la sécurité". Nizar Hamada a publié sur son mur Facebook la photo du formulaire lui opposant ce refus.

Le refus de visa d\'entrée en Suède opposé à Nizar Hamada.
Le refus de visa d'entrée en Suède opposé à Nizar Hamada. (DR)
 

Le voyage qu'il projetait d'effectuer en Suède était-il touristique, professionnel ? On l'ignore. Mais, visiblement, Nizar Hamada ne craint pas de se rendre dans un pays de l'Union européenne où il risque pourtant d'être arrêté. Son nom est en effet cité à plusieurs reprises dans le dossier de l'attentat de la rue des Rosiers.

De leur côté, les autorités suédoises, apparemment informées de ses antécédents, ne souhaitent pas la présence sur leur territoire d'un citoyen jordanien suspecté d'être un ancien d'Abou Nidal. 

Des prises de position extrémistes

Nizar Hamada a créé sa page Facebook il y a cinq ans, en 2010. L'immense majorité des nombreux posts publiés sur son mur sont consacrés à la défense de la cause palestinienne, en des termes souvent très durs. Le quinquagénaire affiche volontiers son soutien à des organisations comme le Hezbollah et le Hamas, et privilégie la violence des armes à la négociation.

Le 5 septembre, Nizar Hamada a partagé un post pour célébrer l'anniversaire de l'attentat des Jeux olympiques de Munich en 1972, au cours duquel onze athlètes israéliens avaient été tués par un commando du groupe palestinien Septembre noir.  

Capture écran d\'un statut Facebook de Nizar Hamada affichant des photos du commando palestinien Septembre noir, aux JO de Munich, en 1972.
Capture écran d'un statut Facebook de Nizar Hamada affichant des photos du commando palestinien Septembre noir, aux JO de Munich, en 1972. (FACEBOOK)

Le texte accompagnant les photos relate "l'opération héroïque" contre les "athlètes sionistes" et salue "l'audace des résistants palestiniens et leur sens du sacrifice pour la patrie". Commise dix ans avant l'attentat de la rue des Rosiers, la sanglante prise d'otages des JO de Munich avait marqué le début d'une série d'attentats commis en Europe par divers groupes palestiniens. 

Selon une source des services de sécurité à Amman, la Jordanie a bien reçu un mandat d'arrêt d'Interpol concernant Nizar Hamada. "Ce mandat est en train d'être examiné par la justice", a indiqué cette source, citée par l'AFP. Mais les chances que le suspect soit livré à la France sont faibles, la Jordanie n'extradant généralement pas ses nationaux. 

"Nous espérons quand même cette extradition malgré les difficultés dues au système judiciaire jordanien", confie David Père, l'avocat de plusieurs victimes de l'attentat de la rue des Rosiers. "Manifestement, les éléments découverts sur internet indiquent qu'il n'a pas renoncé à son idéologie de haine."

Il reconnaît avoir été membre d'Abou Nidal

Francetv info est parvenu à joindre Nizar Hamada sur son téléphone personnel, mercredi 9 septembre. Au cours d’une discussion d’une dizaine de minutes, il a confirmé avoir été informé du mandat d’arrêt international lancé contre lui. Le quinquagénaire, qui ne fait aucun mystère de son engagement pour la cause palestinienne, se dit "fier" d'avoir appartenu au début des années 1980 au groupe Abou Nidal, mais assure ne pas avoir été impliqué dans l’attentat de la rue des Rosiers. Il se déclare prêt à comparaître devant la justice jordanienne mais refuse de s’expliquer devant les juges français chargés du dossier. 

Ecoutez les extraits de l’interview réalisée par Salah Agrabi et Clément Weill-Raynal :

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