Affaire Khashoggi : pourquoi la version de l'Arabie saoudite ne résout rien

Le royaume a admis samedi que le journaliste Jamal Khashoggi avait bien été tué dans son consulat à Istanbul, mais la version des faits présentée par Riyad soulève beaucoup de questions. 

Des journalistes indonésiens brandissent une pancarte en mémoire du journaliste saoudien Jamal Khashoggi devant l\'ambassade d\'Arabie saoudite à Jakarta, le 19 octobre 2018. 
Des journalistes indonésiens brandissent une pancarte en mémoire du journaliste saoudien Jamal Khashoggi devant l'ambassade d'Arabie saoudite à Jakarta, le 19 octobre 2018.  (DASRIL ROSZANDI / NURPHOTO / AFP)

La nouvelle est tombée au petit matin. Samedi 20 octobre, les autorités saoudiennes ont finalement admis ce que tout le monde redoutait : Jamal Khashoggi, journaliste saoudien, critique du prince héritier Mohammed ben Salmane et exilé aux Etats-Unis, est bien mort au consulat de Riyad à Istanbul (Turquie). L'homme y était entré le 2 octobre et n'avait plus été vu depuis. Mais la version donnée par Riyad ne convainc pas, malgré le limogeage de deux hauts responsables saoudiens et l'arrestation de 18 suspects, tous Saoudiens. Franceinfo fait le point sur les questions qui subsistent dans cette affaire. 

La version présentée diffère selon les interlocuteurs saoudiens

C'est sans doute le point le plus problématique. Les déclarations des responsables saoudiens varient dans le temps et selon les interlocuteurs. La confirmation de la mort de Jamal Khashoggi a d'abord été relayée peu avant l'aube samedi par l'agence de presse officielle saoudienne SPA. "Les discussions entre Jamal Khashoggi et ceux qu'il a rencontrés au consulat du royaume à Istanbul (...) ont débouché sur une rixe, ce qui a conduit à sa mort", a déclaré SPA en citant le parquet. Le procureur général Saoud al-Mojeb détaille dans un communiqué que la rixe a donné lieu à "des coups de poing" qui ont "conduit à sa mort".  

Une autre version est dans le même temps présentée par Ali Shihabi, directeur d'un centre de réflexion considéré comme proche du pouvoir à Riyad. "Khashoggi est mort d'un étranglement lors d'une altercation physique, pas d'une rixe à coups de poings", affirme-t-il. Plus tard, le ministère de l'Information affirme dans une déclaration en anglais que les discussions au consulat ont pris "une tournure négative", entraînant une bagarre qui a conduit à la mort de Khashoggi et à une "tentative" par les personnes qui l'ont interrogé de "dissimuler ce qui est arrivé".

Plusieurs Etats et organisations internationales doutent de la véracité de cette version

La version de l'Arabie saoudite semble ne pas convaincre à l'étranger. Le Canada juge les explications de Riyad "ni crédibles ni cohérentes", l'Allemagne les trouve "insuffisantes", la France déclare que "de nombreuses questions restent sans réponse" et l'Union européenne demande une enquête "approfondie" et "transparente".

Allié des Saoudiens, le président américain Donald Trump a dans un premier temps jugé crédibles les explications de Riyad, avant d'estimer qu'elles étaient trop courtes. "C'était un gros premier pas", mais "je veux obtenir la réponse", a-t-il affirmé sans préciser la nature de la "réponse" attendue.

Plusieurs ONG doutent elles aussi de la version des autorités saoudiennes. "Il y a une chose incontestable désormais, c'est que le journaliste Jamal Khashoggi a été tué par les Saoudiens au consulat d'Arabie saoudite, a constaté sur franceinfo Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières. Mais pour l'instant, on a une vérité extrêmement partielle." 

De son côté, Amnesty International juge que les conclusions saoudiennes ne sont "pas dignes de confiance" et demande une enquête indépendante pour empêcher toute "dissimulation saoudienne"

Il reste de nombreuses zones d'ombre

Malgré les explications de l'Arabie saoudite, de nombreuses questions restent sans réponse. D'abord parce qu'on ne sait toujours pas où se trouve le corps de Jamal Khashoggi. Ensuite parce que des éléments macabres sur sa mort avaient fuité côté turc et qu'ils ne correspondent pas du tout à la version saoudienne. 

Mercredi, le quotidien turc Yeni Safak avait ainsi affirmé (lien en anglais) avoir eu accès à un enregistrement sonore des faits. Selon ce journal progouvernemental, qui ne précise pas comment il a eu accès à ces enregistrements, Jamal Khashoggi a été torturé au cours d'un interrogatoire. Des agents saoudiens lui auraient notamment coupé les doigts avant de le décapiter.

D'autres médias, dont le Washington Post (auquel collaborait Jamal Khashoggi), avaient également rapporté l'existence d'enregistrements audio et vidéo témoignant que le journaliste avait été "interrogé, torturé puis tué" à l'intérieur du consulat, avant que son corps ne soit démembré. 

Par ailleurs, le site d'information Middle East Eye raconte, citant une source qui a eu accès à l'enregistrement sonore des derniers moments du journaliste, que Jamal Khashoggi a été emmené dans le bureau du consul. Selon cette source, "il n'y a pas eu de tentative d'interrogatoire. Ils étaient venus le tuer" et le consul lui-même a été sorti de la pièce.