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Pourquoi Bob Dylan mérite le prix Nobel de littérature

Le chanteur américain est le premier musicien à être distingué par cette prestigieuse récompense, décernée jeudi par l'Académie suédoise.

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France Télévisions
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Bob Dylan lors d'un concert à Gothenburg (Suède), le 24 mai 1984. (ROGER TURESSON / SCANPIX SWEDEN)

Une surprise et une première. Le prix Nobel de littérature a été décerné, jeudi 13 octobre, à Bob Dylan. Le chanteur de 75 ans a largement marqué la musique populaire américaine dans les années 1960 et 1970, avec des titres comme Blowing in the Wind, Like a Rolling Stone ou Knocking on Heaven's Door.

"[Il a] créé, dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine, de nouveaux modes d'expression poétique", a expliqué la secrétaire générale de l'Académie, Sara Danius, depuis la salle de la Bourse à Stockholm (Suède). Pourquoi ce prix Nobel est-il mérité ?

Parce qu'il est avant tout un auteur

Depuis son premier album sorti en 1962, Bob Dylan a écrit environ 500 chansons. Et dès le départ, ce fils de commerçant juif né dans une petite ville morne du Minnesota (Etats-Unis) s'est inscrit comme un auteur qui prête une attention particulière à ses textes, autant que comme un chanteur et un musicien.

Robert Zimmerman (son vrai nom) était un lecteur compulsif. Il a été à la fois influencé par la musique folk de Woodie Guthrie ou le blues de Robert Johnson et par toute une série d'écrivains. Notamment ceux de la Beat Generation (Jack Kerouac, Allen Ginsberg), ainsi que les poètes français – Arthur Rimbaud en tête – ou même William Shakespeare (cité entre autres dans Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues Again, en 1966). Le pseudonyme Bob Dylan a même longtemps été considéré comme inspiré par le nom d'un poète gallois, Dylan Thomas. Une version que le chanteur a mollement démentie.

Une chose est sûre : là où les pop stars du début des années 1960 se contentaient d'un couplet et d'un refrain sur les amourettes adolescentes, Bob Dylan avait l'ambition d'aller beaucoup plus loin. Il a écrit des textes engagés pour les droits civiques (comme Blowin' in the Wind, en 1963), voire antimilitaristes (Masters of War, la même année). Puis, lassé d'être un porte-parole, il a lorgné du côté du surréalisme (comme dans Visions of Johanna, en 1966). Et a influencé profondément un grand nombre d'artistes américains et britanniques. Entre autres les Beatles, dont les textes se sont étoffés et sont devenus plus complexes sous l'influence de Bob Dylan.

Parce qu'il est un grand poète populaire

Bon nombre des textes de chansons de Dylan peuvent se lire ou se déclamer comme des poésies à part entière. Ce blog consacré à Bob Dylan explique comment l'art poétique du chanteur a su conquérir les foules, dès les années 1962-1963. "Les meilleures des chansons populaires (...) suscitent à la fois l'imagination et les émotions et permettent de déverrouiller les plus intimes des images, souvenirs, relations et associations. C'est évident à la lecture des chansons de Bob Dylan. Même la plus sommaire de ses chansons est capable d'éveiller ce sentiment mieux que ne le fait la plus 'sérieuse' des poésies."

Subterranean Homesick Blues (1965) donne un bon aperçu de la façon dont il jouait avec la sonorité des mots (à noter la présence, à l'arrière plan, du poète Allen Ginsberg) :

Le blog poursuit : "C'est parce que ses chansons (...) font fréquemment usage de positionnements imprécis et abstraits plutôt que particuliers et spécifiques." Et de citer à l'appui de ses dires quelques vers de Changing of the Guards, parue sur l'album Street Legal en 1978 : "La chance appelle / Je sortis d'entre les ombres, vers le marché / Marchands et voleurs, avides de pouvoir, ma dernière carte abattue / Elle sent bon comme l'herbe des prés où elle est née / A la veille de l'été, près du clocher."

Parce qu'il a (aussi) écrit des livres

Sous le nom de Chroniques, volume 1 (éd. Fayard), Bob Dylan a publié en 2004 une des meilleures autobiographies d'artistes contemporains. Encensé par la presse, le livre, truffé d'autodérision et de fulgurances, démontre tous les talents d'écrivain et de conteur de Dylan. Un talent qui s'était déjà exprimé – mais de façon beaucoup plus expérimentale et nébuleuse – dans Tarantula, publié en 1971.

Dans cet entretien à Antoine de Caunes, en 1984, Bob Dylan, soucieux de dynamiter son image de "génie" ("I'm not there", "je ne suis pas là", est une de ses phrases fétiches), décrit son processus d'écriture : "Au moment de m'endormir, des trucs me passent par la tête, j'écris comme ça. (...) Mais parfois, c'est douloureux, tu passes des jours et des nuits à tourner en rond, à essayer de finir un texte, d'avoir une ligne de texte bien foutue."

Parce que le Nobel fait parfois des pas de côté

La plupart des prix Nobel de littérature sont décernés à des romanciers ou à des poètes stricto sensu. En ce sens, Bob Dylan (qui se produisait le week-end dernier en Californie dans le Desert Trip Festival) est un cas à part. Mais avant lui, d'autres personnalités qui sortaient de ce cadre ont été nobellisées. Ainsi, l'Italien Dario Fo, mort ce jeudi 13 octobre, était avant tout un homme de théâtre. Il a pourtant été récompensé par le Nobel en 1997 (plusieurs autres dramaturges l'avaient également été avant lui). Trois philosophes ont aussi reçu cette distinction. C'est le cas du Français Henri Bergson, en 1927.

Finalement, Bob Dylan rejoint dans l'exception un homme politique aux antipodes de sa personnalité : Winston Churchill. L'ancien Premier ministre britannique a publié plusieurs ouvrages historiques et a reçu le prix Nobel de littérature en 1953 après la parution de ses Mémoires sur la seconde guerre mondiale.

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